Pour une résolution définitive et juste du conflit entre Peuls et Dogons, Karamoko Fabla Doumbia, chercheur, professeur de n’ko et traditionnaliste, invite les autorités à recourir au cousinage à plaisanterie dit « sanankuya ». Pour ce faire, suggère-t-il, l’Etat devrait former une commission de médiation uniquement composée de Bozos, Malinkés et forgerons. Selon lui, les vrais Peuls et Dogons ne refuseront jamais les décisions de cette commission.

Le Focus : Quelle analyse faites-vous de la recrudescence de la violence entre les communautés peule et dogon au centre du Mali ?

Karamoko Fabla Doumbia : Nous ne devons pas oublier que cette étape est obligatoire pour toute nation qui se développe. Les grandes nations que nous connaissons aujourd’hui ont connu pire et même notre pays a vécu une situation similaire dans un passé lointain. Mais, nos ancêtres ont eu des solutions pour gérer ces conflits, ce qui nous échappe aujourd’hui grâce à l’acculturation et la négligence de nos us et coutumes. Comme le dit un adage bambara : « so don, yiri don, yèrè don de gnogon tè », ce qui veut dire en français : « tu as beau être maitre du cheval ou des arbres, si tu ne connais pas d’où tu viens et qui tu es, tu n’iras nulle part ». Cet adage nous renvoie aux mécanismes traditionnels de résolution et de gestion de conflit que nous avons relégués au dernier plan.

En effet, nos ancêtres, malins qu’ils étaient, avaient mis des garde-fous pour empêcher l’éclatement des conflits de ce genre. Par exemple, quand Soumaoro Kanté a conquis l’Empire du Ouagadou en 1207, il a réuni les anciens chefs de canton pour mettre en place des lois qui, faut-il le rappeler, n’arrangeaient que lui. Il a donc ouvert la voie à des révoltes qui finiront par l’anéantir. Ce n’était pas à cause des lois, mais de l’injustice de Soumaoro lui-même. Et c’est le même scénario que nous vivons aujourd’hui au centre. C’est l’injustice qui est à la base de toutes sortes de maux dans la société : le vol, la haine, la fornication, etc. 

Parmi les stratégies efficaces de prévention de conflit, il y a la causerie à plaisanterie. Appelé « sanankuya » en bambara, ce mot vient en réalité du « son mogoya » qui veut dire « l’acceptation de l’autre dans la diversité avec ses défauts, ses tares, etc. » Cette institution de chez nous peut être une solution pour résoudre beaucoup de maux dans la société et même amener le droit et promouvoir la justice. Cela ne va pas sans l’honnêteté et la justesse des leaders et des autorités. Chez nous, il y a un autre adage qui dit que « les pintades suivent leurs guides ».

Il faut donc que ceux qui ont le pouvoir soient de bons modèles pour la société. Les grands philosophes de notre pays ont toujours posé de bons actes pour nous guider. Mais, malheureusement, nous sabotons tout cela, sans pour autant chercher à comprendre la quintessence. Il faut donc qu’on retourne à ses fondamentaux qui, faut-il le préciser, ne nous demandent pas d’être injustes, mais de tolérer dans la justice. C’est cela le fondement de notre société.

Le Focus : Quelles sont les solutions concrètes que vous proposez pour la résolution de cette crise dans l’immédiat ?

Pr. Doumbia : Pour moi, cela n’est pas du tout compliqué. Il faut tenter de le résoudre à travers notre propre civilisation et non d’une autre manière. Nous avons plusieurs institutions traditionnelles pour régler cette crise de confiance qui installe un climat de méfiance entre les communautés qui ont toujours eu tout en commun.  Dans la logique de la promotion de la causerie à plaisanterie, je sais qu’aucun Dogon ne pourrait refuser la médiation d’un Bozo. De même que les Peuls soient approchés par les forgerons.

Il faut croire en nos propres capacités de dialoguer entre nous. Notre pays et nos devanciers ont vécu des crises pires que ça, mais ils les ont surmontés. Pourquoi pas nous ? Il faut qu’on se retrouve en famille et dans la justice. Pour cela, nos autorités doivent laisser tomber leur agenda caché. Ce sont eux qui font tout pour orienter la gestion vers eux. Cela n’est pas bon. Le problème se trouve à ce niveau. Elles peuvent mettre en place une commission uniquement composée de Bozos, de Malinkés et de forgerons pour imposer le dialogue aux belligérants. Les vrais Peuls et Dogons ne refuseront jamais les décisions de cette commission.

Le Focus : Que appel avez-vous à lancer à nos autorités et aux belligérants ?

Pr. Doumbia : Je suis forgeron. Je suis fier d’être le gardien de la forge que ma famille a eu l’honneur de garder depuis la Charte de Kurukanfuga. J’ai toujours honoré mon nom et je n’ai jamais déshonoré ma famille, ni porté atteinte à l’intégrité d’un Peul. Je demande donc aux Peuls d’écouter la raison et d’abandonner les armes au profit du dialogue. Malinké, je demande aussi à mes frères Dogons de faire de même. Ce pays nous a tout donné. Nous devons mériter de lui. Et cela ne sera jamais possible avec les armes. Il est temps que cela cesse. II est temps qu’ils se retrouvent. Je crois en nos us et coutumes. C’est pourquoi je sais que mon appel sera entendu.

Propos recueillis par

S. I. K.

Le Focus du lundi 7 janvier 2018

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