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AEEM : Un syndicat secte à la solde des hommes politiques

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Créée dans les années 1990 pour défendre les intérêts des élèves et étudiants du Mali, l’Association des élèves et étudiants du Mali (AEEM) a toujours été au service des hommes politiques. Tous les hommes forts de cette association ont manipulé l’école dans l’intérêt des hommes politiques, en récompense : au bout de leur cursus universitaire, ils sont intégrés à la fonction publique.

Bamako, mardi 19 décembre 2017. Il est 16 h. Beaucoup d’étudiants rentrent à la maison. « La Colline du savoir » qui abrite la majorité des universités publiques du Mali est presque déserte. Soudain des bruits éclatent devant la Faculté des sciences techniques et technologiques (Fast).

« Des coups de feu ? », s’interrogent les passants. « Non peut-être des bruits de pétards ». Panique des libraires, reprographes et autres restaurateurs lorsqu’ils voient des jeunes s’enfuir du campus armes en mains. Ils sont attaqués par d’autres étudiants, militants de la puissante association estudiantine (AEEM).

Des jeunes armés de machettes, de bâtons, de fusils de chasse et de pistolets les poursuivent. Les coups de feu se multiplient. Des tirs de sommation et un étudiant stoppé dans leur fuite sont tabassés à la grande porte de la Faculté. Puis, il reçoit plusieurs coups de machette. Blessé, gisant à même le sol, ses bourreaux l’abandonnent.

De l’autre côté du goudron, le gang aperçoit un autre élément de l’autre clan, aussi armé. C’est la course-poursuite et après une centaine de mètres le quidam se retourne et décharge son arme sur la foule. Il est arrêté puis trainé dans une boutique de vente de matériels informatiques.

Deux coups de feu. Quelques minutes plus tard, Almamy Camara, étudiant en deuxième année à la Fast, appelle au secours. Il a pris deux balles et l’arme utilisée lui appartenait. Quelques heures après, il succombera à ses blessures. Deux autres de ses camarades sont actuellement hospitalisés pour blessures graves, selon la police.

Ce phénomène est courant dans l’espace scolaire et universitaire au Mali. Depuis plusieurs années, l’élection de chaque nouveau comité de gestion de l’AEEM est émaillée par des bagarres. Un moment redouté et redoutable pour les étudiants. Un moment également où rien n’est de trop pour faire mal à son adversaire.

le jeune étudiant Almamy Camara agonisant.

AEEM, une passerelle vers le succès

« Ils se battent pour diriger l’AEEM, mais en réalité c’est pour leur propre intérêt. Aucun leader de cette association n’a un projet pour l’amélioration des conditions d’études au Mali », affirme Moussa T., un étudiant de la 3e année anglais unilingue.

Comme lui, beaucoup d’étudiants ou anciens étudiants perçoivent cette association comme une passerelle vers l’influence, le pouvoir. « Ils font tous pour de l’argent, le pouvoir et les plus belles étudiantes », indique A. S. de la promotion 2002-2006 de la Faculté des sciences juridiques et politiques (FSJP). Il témoigne n’avoir jamais aimé cette association, du moins la manière dont elle est gérée par les étudiants.

En plus du patrimoine que gère l’association : les parkings, une part des trousseaux des étudiants et la cotisation du campus universitaire, etc., les leaders ont droit à certaines faveurs de l’administration. « Souvent ils sont admis dans des classes supérieures sans examens. Aussi, ils redoublent autant de fois qu’ils veulent sans être renvoyés, ce qui est contre les règlements de l’université malienne », s’insurge Maïmouna K. étudiante à la FSEG.

Elle affirme avoir été approchée par un membre de l’AEEM l’année dernière quelques semaines après la proclamation des résultats. « J’avais échoué. Il m’a demandé de payer 50 000 F CFA pour ne pas redoubler. Et après les réclamations, je me suis retrouvée en classe supérieure. Je pense qu’ils entretiennent aussi ces réseaux au sein de l’administration pour se faire de l’argent ».

Mamadou Kanté cite les anciens leaders devenus cadres dans l’administration ou conseillers techniques dans certains départements ministériels uniquement à cause de leur position au sein de l’AEEM et des services rendus au sein de cette association au profit de l’administration scolaire et du régime en place.

Il explique : « L’AEEM est devenue un tremplin, un raccourci pour les partisans du moindre effort du système scolaire pour accéder aux bourses d’études, à la Fonction publique, à des prébendes, etc. »

« D’Oumar Mariko en passant par Yehiya Ould Zarawana, Nouhoum Togo, l’honorable Moussa Timbiné, l’actuel ministre de la Jeunesse et de la Construction citoyenne, Amadou Koita, Mahamane Mariko, Safounè Togo, Gousno et récemment Hamadoun Traoré, tous les anciens cadres de l’AEEM ont bénéficié de l’appui du pouvoir dans leur carrière », précise M. Kanté. Il ajoute que cela n’est pas anodin car, étant à la commande, ils ont travaillé pour le régime ou pour l’opposition.

Un ancien de l’AEEM, Moussa Danioko, enfonce le clou. Il rappelle que l’AEEM a été créée pour défendre les intérêts matériels et moraux des élèves et étudiants du Mali. Par contre, précise M. Danioko, dès sa création en octobre 1990, elle a été le fer de lance de la contestation du régime du général Moussa Traoré et a activement participé à la chute de ce régime ce qui a abouti à l’instauration du multipartisme intégral.

« Elle a été membre du CTSP (Comité de transition pour le salut du peuple), l’instance législative ayant remplacé l’Assemblée nationale, au même titre que les mouvements démocratiques », précise-t-il.

Dès lors, indique cet ancien 2e secrétaire aux revendications du comité AEEM de l’EN Sup (1993-1995), elle se politise de plus en plus. « Depuis 1994, les analystes avertis ont constaté la politisation de l’AEEM. Les hommes politiques essayent de la récupérer pour pouvoir l’utiliser comme un instrument de combat. Feu Mamadou Lamine Traoré l’avait utilisé contre des anciens premiers ministres comme Younoussi Touré et Abdoulaye Sékou Sow. D’où la démission de ces derniers à l’époque. Aujourd’hui la politisation a atteint son paroxysme ».

Faut-il la reformer ou la dissoudre ?

Depuis les événements du 19 décembre dernier, beaucoup de voix se sont levées au Mali pour réclamer la dissolution de l’association ou une grande réforme. Sur les réseaux sociaux, une pétition a même été lancée par la Communauté malienne des bloggeurs (Doniblog) pour cela. Avec les hashtag #StopAEEM et #DoniblogCampagne, ces bloggeurs tentent de mobiliser les Maliens pour dissoudre cette association.

Durant des jours, les participants à la campagne ont véhiculé des messages comme : « Qui souhaite voir son fils revenir de la Fac dans un cercueil ? », « La colline du savoir est devenue la colline des ignorants. Des étudiants avec des armes de guerre », « L’AEEM se veut le maître absolu de l’espace scolaire et universitaire. Cela passe par l’imposition de la crainte en tuant de paisibles élèves et étudiants », « De sa création à nos jours, combien de victimes a-t-elle fait dans nos universités ? », etc.

Contrairement à ces blogueurs, d’autres activistes, souvent anciens membres de l’AEEM, plaident pour une grande réforme.  « Après le 26 mars 1991, il faut maintenant redéfinir les missions de l’AEEM, lance Moussa Danioko. Tout en insistant qu’elle ne doit pas être dissoute, au risque de ne pas trahir la mémoire des martyrs. Pour lui, la réforme consisterait à la dépolitiser.

Aussi, l’AEEM doit être sevrée de la gestion des parkings et autres espaces universitaires. « Elle doit se cantonner aux revendications des scolaires et étudiants pour pouvoir leur faciliter les conditions idoines d’études et d’apprentissage. Elle doit seulement être dirigée par les meilleurs du lycée à l’université. Tous les leaders devront figurer parmi les cinq majors de leur promotion », propose M. Danioko. Ce n’est pas tout. Il veut l’implication et l’expertise des anciens membres, surtout de ceux qui sont encore au Mali. « Les anciens qui ont été exemplaires peuvent toujours faire des conférences ou des points de presse afin de faire des propositions aux nouveaux membres ».

Ces arguments ne convainquent pas les parents d’élèves et étudiants. Beaucoup d’entre eux sont réticents à une réforme de l’association car, arguent-ils, tant que l’administration scolaire et universitaire sera dépendante des régimes successifs, le syndicat sera toujours à la solde des politiques. Mariam Coulibaly, mère d’une étudiante de la Fast veut d’abord une indépendance totale de l’administration scolaire et universitaire.

« Tant que les membres de l’AEEM sauront que l’administration est impuissante dans la prise de certaines décisions, ils règneront en maitre absolue sur la Colline du savoir. Souvent ils essayent même de tenir tête aux policiers ».

L’actuel secrétaire général de l’AEEM, Abdoul Salam Togola dit Willy sollicite l’accompagnement de tous les acteurs : autorités universitaires, forces de l’ordre et parents d’élèves pour, dit-il, « sauver l’école malienne ». Il reconnait les violences au sein de l’association, mais révèle que tous les auteurs de ces violences ne sont pas des membres de l’AEEM.

« Souvent on accuse à tort l’AEEM. L’espace scolaire et universitaire est minée de bandits. Nous gérons près de 70 000 étudiants dans nos universités, nous ne pouvons dire que nous maitriserons les comportements de tous ces étudiants », lance-t-il avant d’interpeller les parents à plus d’implication dans l’éducation des enfants à la maison.

La découverte par la police de plus de 200 machettes, une vingtaine d’armes, des gourdins et de couteaux témoigne du degré de violence dans l’espace universitaire malien. Tous les acteurs sont conscients du phénomène, mais pour l’instant rien n’est entrepris pour le stopper.

Quelques images des machettes et armes saisies par la police malienne dans le dortoir des membres de l’AEEM au campus universitaire une journée après les affrontements du 19 décembre 2017…

Sory Ibrahim Konaté

30minutes.net

27 Décembre 2017

 

A lire l’analyse de Boubacar Sangaré, auteur du livre « Etre Étudiant au Mali »….

 

Promoteur et directeur de publication du site 30minutes.net, Il est journaliste depuis septembre 2010. Il a travaillé au premier quotidien privé du Mali, Les Echos, avant d’être rédacteur web à Afribone.com. Psychologue de formation, M. Konaté est diplômé de la formation par alternance en journalisme option : presse écrite et web de l’Ecole supérieur de journalisme de Lille (ESJ-Lille). Tel: (00223) 76 93 44 72 Mail : sory30minutes@gmail.com

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