Le chef du département sociologie et anthropologie de l’Université des lettres et des sciences humaines de Bamako (ULSHB), Dr. Bréma Ely Dicko, rappelle qu’à 20 ans par le passé ou maintenant, l’être humain n’est pas un homme accompli, ni socialement et ni culturellement. Selon lui, c’est toujours l’âge de l’apprentissage.

Le Focus : Avoir 20 ans au Mali, qu’est-ce que ça signifie selon vous ?
Dr. Bréma Ely Dicko : 20 ans, que ce soit par le passé ou maintenant, coïncide à un moment où l’être humain n’est pas forcément un homme accompli, ni socialement, ni culturellement parce qu’à 20 ans, c’est difficile de se marier, c’est difficile d’exercer une activité professionnelle. Même si vous remontez au passé, à 20 ans, c’était encore l’apprentissage. C’est une phase d’apprentissage complètement sur la vie sociale. Mais en soi, 20 ans, c’est pratiquement un âge où on est toujours en formation. Normalement, c’est quelqu’un qui est inscrit à l’école conventionnelle. A 20 ans, si la personne n’a pas redoublé et qu’il est parti à l’école à 7 ans, il peut être inscrit en première année ou deuxième année d’université. Donc, ce n’est pas un âge pour quelqu’un qui a été à l’école conventionnelle, qui a fait un parcours de lycée pour avoir un travail.
Par contre, ceux qui ont fait des formations qualifiantes peuvent éventuellement à 20 ans être en fin de formation. Quand on prend l’exemple sur des jeunes qui ont fait l’école coranique, là encore, à 20 ans, on n’a pas véritablement terminé avec l’apprentissage coranique parce que ça peut correspondre à un âge où on a fini de réciter le Coran mais où on cherche à connaître des astuces pour devenir marabout. Aussi, si vous prenez le cas d’un jeune qui n’a pas du tout a été à l’école conventionnelle, ni à l’école coranique, qui, éventuellement, peut être un paysan ou qui a appris un métier, il peut être un apprenti averti, mais pas encore autonome.
En plus, 20 ans, c’est d’abord un âge. Ça peut signifier le quart d’une vie, peut être un début et ça peut coïncider un peu avec la jeunesse. Ça trouve qu’on a déjà terminé avec l’adolescence et qu’on rentre pleinement dans la jeunesse. La jeunesse peut commencer à l’âge de 15 ans tout comme 18 ans. Aussi ça correspond à une phase du développement du jeune (physique, intellectuelle ou psychique).

Le Focus : Quelles sont néanmoins leurs opportunités ?
Dr. Bréma Ely Dicko : Franchement, à 20 ans, on a très peu d’opportunités. Primo : sauf si, on profite de sa famille, de ses origines. Secundo : de l’utilisation positive des réseaux sociaux qui sont suffisamment développés pour en tirer profit n’importe quel âge pratiquement. Je pense qu’à partir du second cycle déjà, on peut s’investir beaucoup dans ces réseaux sociaux, voire même être un mordu de web, c’est-à-dire tout ce qu’on veut de la nouvelle technologie.
Eventuellement, les jeunes gens de cet âge peuvent commencer à être de petits réparateurs de téléphones ou quelque chose comme ça parce que les technologies font désormais partie intégrante de notre vie. Qu’on soit quelqu’un qui a été à l’école ou pas, on peut s’en servir pour devenir son petit chef. On voit de plus en plus des jeunes de 20 ans faire des miracles avec l’outil informatique.

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Le Focus : Selon vous, y-a-t-il une différence entre les 20 ans d’aujourd’hui et les 20 ans d’hier ?
Dr. Bréma Ely Dicko : Les gens qui ont 20 ans aujourd’hui sont un peu différents des gens qui avaient 20 ans par le passé. Quelqu’un qui avait 20 ans était socialement conditionné, parce qu’il a dû appartenir à des rites de passage comme le komo ou le domo, etc. mais toutes ces sociétés initiatiques ont disparu. Les jeunes d’aujourd’hui sont un peu laissés à eux-mêmes. Les parents ont démissionné. Quelqu’un qui a 20 ans aujourd’hui est moins informé sur la vie, sur la société traditionnelle. Ceci dit, celui de 20 ans d’aujourd’hui est plus ouvert au monde parce qu’il a plus d’accès aux informations du monde entier que celui qui avait 20, 30 ou 40 ans avant.
Aussi, l’éducation dans chaque famille est un peu différente. Par le passé, l’éducation était communautaire, c’est-à-dire que la famille était le premier niveau de socialisation de l’enfant. Les deux parents inculquaient à l’enfant quelques valeurs sociales. Ensuite, dans la rue, l’enfant était corrigé par la communauté et si la personne partait à l’école, il y avait aussi une certaine assiduité, un certain respect de l’autre, du bien public qu’on n’enseignait.
De nos jours, les parents (Papa et Maman) travaillent. Dans bien des cas, même s’ils ne travaillent pas, les enfants sont souvent entraînés par leurs camarades. Nous sommes inondés par des médias, notamment les chaînes de télé. Les gens sont exposés à des feuilletons venus d’Hollywood et de Nollywood. Ils regardent ces vidéos, ces feuilletons et les prennent pour de la vérité. On écoute moins les contes de grand-mères et les légendes qui, en tout cas, servaient à véhiculer une certaine morale parce qu’à la fin de chaque conte ou légende, on enseignait un peu qui nous étions, d’où nous venions.
On apprenait à nous connaitre et mieux à être des citoyens prêts pour le monde. De plus en plus, les parents eux-mêmes ne connaissent plus forcément toutes ces valeurs-là. Les jeunes d’aujourd’hui ont accès à d’autres canaux d’éducation. L’individualisme se développe. C’est pratiquement une éducation par les deux parents. Même les frères et sœurs de même père et même mère ont du mal à s’imposer à leurs petits frères et à leurs petites sœurs. Donc, cela a changé sinon, par le passé, l’école, les parents, les voisins et la rue pouvaient corriger la personne. En un mot, les jeunes d’aujourd’hui ont plus de droits que les jeunes d’avant.

Le Focus : Est-ce que les feuilletons d’Hollywood et de Nollywood ont réellement des impacts négatifs sur les 20 ans ?
Dr. Bréma Ely Dicko : C’est clair. On ne peut pas être dans une société interconnectée avec des médias qui nous inondent de vidéos portant sur les éléments culturels d’autres sociétés et être intacts. Cela n’est pas du tout possible. C’est évident que les jeunes de 20 ans qui regardent ces feuilletons affectent leur perception du monde. Cela se voit à travers leur habillement, leur façon de penser et leur façon d’agir avec les autres. C’est une réalité. Quand vous regardez les coiffures des filles et leur habillement tout comme chez les garçons, c’est pareil, vous vous rendrez compte que, pour eux, c’est le seul modèle.

Le Focus : Est-ce que du côté des jeunes filles quelque chose a aussi changé chez les 20 ans ?
Dr. Bréma Ely Dicko : Bien sûr. Nécessairement, les choses ont beaucoup changé chez les 20 ans. Le Mali est un pays où l’entrée dans la vie sexuelle est très précoce. A 20 ans, beaucoup des filles se sont mariées parce qu’au fil du temps si vous regardez, plus de 70 % des femmes maliennes ont été mariées avant l’âge de 18 ans. Donc, à 20 ans, si c’est quelqu’un qui n’a pas été à école, il y a de fortes chances qu’elle soit à sa troisième grossesse, voire quatrième. Si c’est une fille qui a été à école, c’est sûr qu’elle a dû connaître quelques hommes. Ensuite, ça restera une phase d’apprentissage dans sa vie parce que qu’on soit jeune fille ou garçon, si on est sérieux, on reste à l’école ou à l’université pour apprendre de vraies choses.

Le Focus : Un conseil à l’endroit des jeunes de 20 ans ?
Dr. Bréma Ely Dicko : Ce qu’il y a à faire, c’est se former et s’informer parce qu’un individu mal informé est un potentiel criminel. A 20 ans, on est égocentrique. On pense qu’on est au centre du monde ; qu’on connaît tout de la vie. Donc, ils ont intérêt à s’informer sur le monde et à se former et comprendre que la nouveauté est une bonne chose mais que la nouvelle corde se noue toujours au bout de l’ancienne. Tout ce qu’on voit et que l’Occident nous miroite à travers des médias n’est pas forcément ce qu’il nous faut. Nous ne devons pas être en tout cas des sauves-souris. Autant nous devons chercher à comprendre ce que l’autre nous apprend, autant nous devons chercher à comprendre d’où nous venons, quelles sont les valeurs que nous avons héritées et qui sont conformes au monde d’aujourd’hui. Autrement dit, nous devons être des citoyens qui se connaissent mais aussi des citoyens ouverts au monde.
Propos recueillis par Hamissa Konaté 

Le Focus du Lundi du 08 octobre 2018 

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