Auteur : Modibo Basseydou Touré

Introduction

            Les bambara ont l’habitude de dire que celui que tu guéris de sa carie, c’est ce dernier qui bouffe ta semence d’arachide. Les français traduisent parfois cette expression par « faire entrer le ver dans le fruit ». Mais en réalité, la dent carie et le fruit pourrit constituent déjà en soi un problème. Sira ne nous en voudra pas d’avoir rappelé ces allégories car si elle regretta d’avoir soigné la carie de Kanté, celui-ci ne regretta pas moins d’avoir fait entrer Awa dans son foyer ! Le tableau que dresse ce magnifique roman de Modibo Touré est le portrait craché d’une société championne dans l’hypocrisie, le faux fuyant et surtout le faire semblant. Pourtant, tout semblait rouler comme sur les roulettes à Kantéla avant l’arrivée de cette femme qui n’a jamais séjourné auprès de la dignité, de l’honnêteté : j’ai nommé Awa !

            Que s’est-il donc passé ?

Que nous inspire ce roman qui conte la tragédie de Kantéla ? 

            Le roman étant le miroir de la société, nous sommes en droit de nous demander si cette trouvaille de l’auteur est inspirée de faits réels ou bien si c’est le fruit d’une imagination débordante. Mais avant de donner des réponses à ces questions,  nous vous proposons de suive in extenso ce qu’on découvre dans ‘’Sira ou les divas de la capitale’’ de Modibo Touré qui nous honore de sa présence. 

1. Aperçu biobibliographique 

            Modibo TOURE est né le 23 janvier 1985 à Bamako. Après les études fondamentales, il obtint le baccalauréat malien en 2005 au lycée Askia Mohamed de Bamako en série Sciences Biologies. C’est ainsi qu’il s’inscrit à la Faculté des Sciences économiques et de Gestion où il décroche son diplômé de Maîtrise en 2009. 

            Modibo Touré, alias le Sage, est professeur d’économie et de comptabilité dans plusieurs lycées privés de Bamako. Passionné de lecture, il est membre de plusieurs clubs et associations de lecture, notamment le club des lecteurs de l’Institut Français du Mali, les jeunes esprits pour la littérature malienne, le club des lecteurs de la bibliothèque nationale du Mali qu’il préside. Véritable monsieur du livre, il est le secrétaire administratif de l’Union des Ecrivains du Mali. Modibo Touré est aussi le promoteur d’un atelier de confection de Bogolan, Magic’Art et Maître karaté ! Ouz Maître !  

            *Sira ou les divas de la capitale est son premier roman publié à Bamako chez INNOV EDITIONS dans la collection ‘’plume émergente’’ en 2019. 

2. Etude détaillé

2.1. Résumé 

            Le roman décrit l’histoire d’une famille ou plutôt celle d’une femme dans une famille, ce qui revient à la même chose. Sira, une jeune femme diplôme en Sciences de l’Education et bossant pour le compte d’une ONG –Le GRADEN-. Elle n’est d’ailleurs pas la seule femme qui travaille au sein de cette ONG car de plus en plus de femme font leur diplôme à l’université et occupent de hautes responsabilités, jouant ainsi les grandes dames : Ce sont les divas de la capitale. 

            En effet, il est possible de diviser ce roman en plusieurs mouvements. Mais nous avons fait le choix de le diviser en trois  repartis successivement comme suite : Une famille qui se la coule douce ; Le calvaire de Sira et la fin de Kantéla. 

            En fait, monsieur et madame Kanté sont dans une vie paisible depuis cinq années de mariage. Kanté, haut fonctionnaire de son Etat, est un homme doux, attentionné qui respecte et protège son épouse. Travaillant pour une ONG, Sira semble n’avoir rien à envier à une femme de son pays. Cependant, il se trouve que ni l’argent, ni le matériel ne saurait suffire au bonheur d’une famille. Et cinq ans de mariage sans progéniture devenaient assez pour Sira. Comme il est de coutume dans ce pays à cheval entre tradition et modernité, elle décida d’aller consultée un devin sur son sort. Celui-ci, après avoir interrogé la terre, lui dit : « Femme, tu ne porteras pas de germe dans tes entrailles » (M. TOURE, 2019, p. 13) Ainsi, ayant foi au charlatan, j’allais dire au devin, elle fit savoir à son mari qu’elle est incapable et lui proposa d’épouser  « une jeune femme qui peut lui donner un enfant » (M. TOURE, 2019, p. 31). Sira soigna ainsi la carie de Kanté.

            Ensuite, l’homme se remaria à une jeune femme qui s’appelle Awa, la belle Gafou ! Devenu polygame, Kantéla connu le calvaire ; tant Sira et sa coépouse hottait le goût de la polygamie à ceux qui en ont encore ! Lorsque Sira faisait croire à Awa que Kanté l’aimait plus et elle en veut pour cause les os et les restes de morceau de viande qu’elle jetait à la poubelle après avoir passé la nuit avec Kanté, alors qu’en réalité elle partait ramasser des os chez le ‘’dibitier’’ pendant ses nuits ! Awa qui le reprochait à Kanté en fut terriblement jalouse à tel point qu’elle ‘’coupa le lit à son mari’’. Cependant, la réaction de Awa ne s’est pas fait attendre car elle finit par exiger et à obtenir de Kanté que celui-ci passe dorénavant ses nuits avec elle et elle seule au grand désarroi de Sira : « Si c’est vrai que tu tiens à moi, ne partage plus tes nuits entre Sira et moi. Passes-les toutes dorénavant chez moi. » (M. TOURE, 2019, p. 83) Kanté viola ainsi la loi sacrée de la polygamie. Comme quoi, une femme, ça donne pas seulement à manger, ça fait aussi l’amour ! 

            Kanté et Awa ignoraient ainsi Sira du couple. Devenue maîtresse (au sens de maîtriser) de Kanté, Awa pouvait sortir le matin et ne retourner qu’au coucher du soleil -pour ses affaires-, disait-elle ! Mais en réalité, elle avait des affaires à régler. Non pas qu’elle supervisait des travaux ou un truc dans le genre, mais elle passait le clair de son temps avec Ouz. B, celui qui détient son âme tandis que son vieux de Kanté détient seulement son corps ! Ouz. B fut en vérité le premier amour d’Awa et il l’est resté pour toujours. Elle l’entretenait au frais de son mari quand celui-ci oubliait peu à peu sa Sira : Ah les hommes ! Kanté finit par les surprendre un jour lorsque l’épouse infidèle sortait d’un resto avec son amant ; ils prirent tous les deux leurs jambes au cou. Le pauvre Kanté se plongea dans son chagrin pendant des jours et des mois. Il n’arrivait plus à supporter le comportement de celle qu’il avait chérie au détriment de sa première femme ! Alors qu’il avait passé la nuit chez Awa, le matin elle tenta de réveiller Kanté, mais en vain ! Kanté n’était plus ! Serait-il mort par chagrin d’amour ? Ou par le fait qu’il  a su qu’Awa pratiquait la contraception ? (M. TOURE, 2019, p. 100) Rien n’est moins sûr. Ah les femmes ! 

            Aussitôt ayant su que son idiot de mari n’était plus de ce monde, elle se précipita d’appeler sa tante. 

« -Allô ! dit-elle en pleurant.

-Qu’est-ce qui ne va pas, ma fille ? Pourquoi tu pleures comme ça ?

-Tanti, Kanté vient de décéder.  

-Quoi ? C’est pour cela que tu pleures ? Qui d’autres sont au courant ?

-Personne.

-Arrête de pleurer tout de suite et fais disparaitre les papiers importants ! Prends la clé de la voiture et les objets de grande valeur, puis repends la nouvelle après ! » 

            Le narrateur nous assure qu’elle jeta de téléphone sur le lit et passa à l’action. (M. TOURE, 2019, p. 102)  

            Awa s’empara de tous les biens de son défunt époux. Pendant le deuil, tandis que Sira pensait à Kanté, Awa n’avait la pensée que sur Ouz. B et sur le plan qu’ils allaient mettre en œuvre. C’est dans ce sens qu’un jour un huissier de justice se présenta devant la famille Kantéla avec un document attestant qu’Awa a vendu la maison, ce, au désarroi de Sira. La pauvre Sira, nous n’avons pas encore fini de raconter son calvaire. Passons à présent à l’analyse thématique à travers les personnages du roman. 

2.2. Principaux thèmes-personnages !

            Le sujet principal du roman est la polygamie. En anthropologie, elle est définie comme le fait d’avoir plusieurs conjoints, précisément le fait pour un homme d’avoir plusieurs épouses. Kanté est marié à Sira et à Awa. Leur vie de couple constitue la trame du roman. 

            A la polygamie s’ajoute l’infidélité. Compris comme manquement à la loyauté, elle se manifeste dans le roman à travers le comportement de Kanté vis-à-vis de Sira et celui d’Awa qui trompe Kanté. 

            Nous avons aussi la question de l’émancipation de la femme. Cette approche semble être biaisée car dans le roman, certaines femmes pensent que les questions d’émancipation de la femme doivent se limiter aux Divas de la capitale. Les aides ménagères, communément appelées « bonnes à tout faire », et les femmes au village sont étrangères au concept de… ‘’Féminisme’’. 

            La tontine : il s’agit du revenu touché par les personnes ayant constitués une association dans laquelle elles mettent en commun des capitaux. Dans le roman, l’auteur évoque, mais sans développer, les manœuvres par lesquelles les femmes passent pour arriver à se cotiser ; comme prélever sur la popote ou bien aller chercher l’argent chez les ex-copains, etc. 

            Sira ou les Divas de la Capitale, c’est aussi l’ébauche des questions politico-religieuses, la laïcité. L’auteur met ces questions entre des passagers sans une Sotrama. On est où là ? Tantôt c’est le Président qui a vendu le Nord du pays, tantôt c’est l’avion présidentiel qui a été acheté à on ne sait combien ! Tandis que certains parlent de la révision constitutionnelle, d’autres renchérissent avec la démocratie qui semble être le moindre mal de tous les régimes politique.  Ou encore le chômage des jeunes diplômés ou le cousinage à plaisanterie.

            L’hypocrisie : C’est le fait de déguiser sa nature ou ses sentiments véritables. Les divas de la capitale sont décrites par l’auteur comme de véritables hypocrites. Cela se traduit par le fait que les femmes donnent des présents à leurs paires qui viennent d’avoir un nouveau-né. Cette pratique, telle que décrite dans le roman à plutôt trait à une tontine qu’à un don. Car chaque femme se souvient exactement de ce qu’elle a donné à sa balimamousso lors d’un baptême et ne s’attend pas moins en retour quand ce sera son tour à elle. Ah les femmes !   La liste n’est pas exhaustive.

3. Critique

            Sira ou les Divas de la Capitale plonge le lecteur malien au cœur d’une société qu’il connait déjà. Le texte est écrit dans un style clair, donc facile à pénétrer. Sur le plan formel, c’est un ouvrage de 118 pages reparties en plusieurs chapitres plus ou moins titrés. Le texte souffre d’un sérieux problème d’impression qu’il faut imputer à la jeune maison d’édition qu’est ‘’INNOV EDITIONS’’. Sur le fond, l’auteur à la conscience des maux qui minent sa société. Ce qui rime bien avec le roman de manière général. Les thèmes abordés dans le roman font partis de nos quotidiens mais sont appréhender avec moins de rigueur. Un anthropologue voudra surement que l’auteur se penche davantage sur les causes de la polygamie ou le but du mariage car c’est l’auteur qui fait de la progéniture le but du mariage. Or, loin s’en faut ! A cela s’ajoute la question de l’émancipation de la femme qui n’est pas suffisamment étayée…

            La lecture du roman révèle au lecteur attentif une perte totale du fil conducteur du roman par l’auteur. Sinon comment faire le lien entre le chapitre où Sira propose à Kanté de se remarier car elle est incapable de faire un enfant (p. 31) et le chapitre où la même Sira se lamente parce que son mari a décidé de se remarier ? (pp. 57-58) Si cela a échappé à l’auteur, les correcteurs auraient dû le signaler avant l’impression car maintenant que le vin est tiré, il faut le boire !    Par ailleurs, chaque auteur est libre de terminer son roman comme il le veut. Mais après avoir lu la dernière phrase, nous n’avons pas pu nous empêcher de partager la peine de Sira. Elle qui avait souffert de la souffrance de la polygamie, humiliée et secondée pour n’avoir pas eu d’enfant et qui finit par en avoir juste après la mort de son mari. Nous n’avons pas pu pardonner à l’auteur le fait de s’être obstiné à tuer l’enfant, l’unique espoir de Sira dans cette histoire tragique au grand plaisir des divas de la capitale. Nous avons le sentiment que les romanciers devraient faire attention à la sensibilité des lecteurs. Dans ce cas de figure, que deviendra Sira après la mort de son enfant tant attendu ? Pourquoi l’auteur à tuer le père et l’enfant ? Les divas de la capitale peuvent-elles être cruelles jusqu’à se réjouir de la mort de l’enfant de Sira? 

            Tienan Koné, préfacier du roman, me dit ceci : 

‘’Drissa Coulibaly, nous avons tous fait le procès du dénouement à l’auteur. Mais la vie se déroule-t-elle suivant l’entendement de tous ? Le mystère de la fin est du ressort de Dieu, l’écrivain par le truchement littéraire, nous rappelle ce fait. Peut-on nous plaindre ce cela ? Oui. Mais voyons le réalisme du fait’’. Malheureusement tout est une question de croyance, et moi je n’entends pas de cette oreille.   

Conclusion

            Sira ou les divas de la capitale décrit la réalité de la société malienne à travers la famille Kanté qui vivait dans la tranquillité depuis cinq ans. Tout se passait bien jusqu’à ce que Sira, diplômée en Sciences de l’Education et travaillant pour l’ONG ‘’Le GRADEM’’, découvre par la bouche d’un devin qu’elle ne pouvait pas enfanter. Elle proposa alors à son époux de se remarier. Le mariage d’Awa fut le début du calvaire de Sira et de Kanté. Ce dernier finit par rejoindre le monde d’Hadès à cause des torts que sa nouvelle mariée lui a causés. Le seul espoir de la malheureuse Sira est aussi mort au grand plaisir des divas de la capitale qui n’avaient pas les moyens de rembourser ce qu’elles devaient à Sira.

            Ce roman suscite en nous le dégoût de la polygamie et une méfiance criante à l’égard de la gente féminine. Il dresse le portrait d’une société ou la tradition et la modernité se côtoient à longueur de journée. Sira n’est peut-être pas un ange, mais Awa se rapproche du diable. Au terme où nous en sommes, autant dire clairement si on aime ou on n’aime pas car le semblant entraine des conséquences fâcheuses. Comme dira l’autre, être célibataire c’est mieux que d’être accompagné par une vipère sous son toit ! 

Bamako, mai 2021     

Drissa Coulibaly, philosophe.  

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