Dr. Dioukamadi Macalou président du Cercle de Réflexion Kankou Moussa

L’hôtel Novotel de Metz (France) a abrité le 12 octobre dernier une conférence-débats organisée par le Cercle de Réflexion Kankou Moussa (CKM) sur les perspectives économiques et monétaires en Afrique de l’Ouest et sur la place grandissante des Réseaux numériques dans la vie sociale et publique et leurs implications.

Un des temps forts de la rencontre a été la présentation, par son auteur, du livre du professeur Kako Nubukpo intitulé : « l’Urgence Africaine : changeons le modèle de croissance ».

Dans son mot de bienvenue, le Dr. Dioukamadi Macalou, président du Cercle Kankou Moussa (CKM) a salué la mobilisation exceptionnelle des jeunes cadres et étudiants africains résidant en Lorraine ou au Luxembourg venus nombreux à la conférence. Il s’est tout autant réjoui de la présence d’éminents professeurs ou professionnels africains qui avaient fait le déplacement de Paris, Strasbourg et même d’Allemagne pour rehausser l’éclat de la manifestation.

Il a rappelé les conditions de la création du CKM, une idée qui a germé à Metz en 2014 dans une discussion informelle entre amis venus du Mali ou résidant en France et qui avaient décidé de se retrouver au moins une fois par an alternativement en Europe et en Afrique pour débattre de sujets touchant à la vie de nos Etats ou du continent.

Comme le courant parnassien apparu au milieu du XIXème siècle autour de Théophile Gautier et du slogan « l’Art pour l’Art », le Cercle de Réflexion Kankou Moussa s’est longtemps contenté d’engager des débats internes pour l’enrichissement intellectuel de ses membres et de ses invités (de la réflexion pour la réflexion) sans forcément chercher la lumière médiatique indispensable à l’information du public sur ses activités.

Le président Macalou a exhorté les membres à rompre ce silence médiatique et pris l’engagement de décloisonner désormais toutes les conférences à partir de celles de Metz, mais aussi et surtout de rechercher les voies et moyens pour la publication des rencontres précédentes qui ont eu lieu à Lyon, Ouagadougou, Bamako, Francfort et Strasbourg.

Dans cet esprit, il n’a pas manqué de rappeler que le Pr. Kako Nubukpo est « un compagnon de route » du Cercle pour avoir animé, à son invitation, deux ans plus tôt à Strasbourg une conférence sur le FCFA des origines à nos jours, dans un contexte marqué en 2017 par une forte mobilisation de la jeunesse de la Zone Franc autour de l’exigence pour leur pays de recouvrer leur souveraineté monétaire.

Une vue des participants avec le conférencier principal Kako Nubukpo, 2ème à partir de.la gauche

A Metz, Kako Nubukpo a élargi son propos à l’actualité politique et monétaire en Afrique de l’Ouest, depuis le sommet de la Cedéao du 29 juin 2019 à Abuja qui a pris la décision historique de créer une monnaie commune aux 15 Etats membres.

« Du F CFA à l’Eco : une monnaie unique pour l’Afrique de l’Ouest ? « . C’est à cette interrogation que le professeur Nubukpo a tenté de répondre avec une pédagogie et une clarté qui rendent intelligible même aux non-initiés le débat sur la question complexe de la monnaie.

Le nouveau Doyen de la Faculté des Sciences économiques et de gestion de l’université de Lomé a exprimé sa satisfaction de voir émerger des espaces d’échanges plus apaisés sur la question monétaire à la place de l’invective et de la stigmatisation jusqu’à un passé récent.

Il a rappelé les griefs de nombre d’Africains, des intellectuels et de plus en plus d’étudiants et jeunes de la Zone Franc, et qui portent sur le nom de la monnaie octroyée, la domiciliation de ses réserves de change et la parité fixe avec l’euro.

Ces critiques, a-t-il souligné revêtent à la fois une dimension symbolique et une réalité économique. La monnaie n’est pas qu’une unité de compte ; elle cristallise aussi l’imaginaire des peuples et renferme même « une part du sacré » !

La domiciliation du compte d’opération en France contre la convertibilité totalité du FCFA dans le cadre de la coopération monétaire avec la Zone Franc est venue renforcer ce sentiment d’infantilisation de nos Etats plus d’un demi-siècle après nos indépendances. La question de l’alignement du FCFA sur l’euro-monnaie pose selon le conférencier un problème de fond, car il adosse des économies faibles même fragiles à une monnaie forte en hypothéquant leur marge de compétitivité.

Dans le cadre de gestion du CFA, Kako Nubukpo a pointé l’objectif principal assigné aux Banques Centrales de la Zone Franc de lutter contre l’inflation en le comparant, toutes proportions gardées avec la mission de la Banque Centrale britannique qui en plus de la lutte contre l’inflation, a le devoir de stimuler la croissance et de promouvoir l’emploi. Pour relever ce défi, les Britanniques n’ont même pas hésité à confier la gestion de leur Institution d’émission de la monnaie à … un Canadien reconnu pour ses compétences ! Le doyen de la Faculté des sciences économiques a prolongé son argumentaire par le faible financement de l’économie en Zone Franc à cause d’une politique monétaire restrictive au moment où la Banque centrale du Nigeria somme les banques primaires de mobiliser en terme de ratio plus de la moitié de leurs ressources pour financer l’économie, notamment à travers les PME-PMI.

S’agissant de l’effet FCFA sur la gouvernance de nos Etats, le professeur Nubukpo soutient que la gestion « solidaire » de la monnaie engendre une prime à la mauvaise gouvernance, car les performances des pays mieux gérés ne sont pas soulignées et les manquements des mauvais gestionnaires ne sont pas sanctionnés non plus ! Il a établi le parallèle avec un pays comme le Ghana où le Président John Dramani Mahama a perdu l’élection présidentielle au profit de Nana Akufo-Addo, pour une large part, à cause de la chute de la monnaie Cedi qui avait perdu 40 % de sa valeur. L’électeur affecté dans son pouvoir d’achat avait sanctionné le président sortant dans les urnes.

L’Eco, la panacée ?

L‘annonce de la perspective de création d’une monnaie unique en Afrique de l’Ouest a suscité beaucoup d’enthousiasme que partage Kako Nubukpo, estimant qu’elle s’inscrit dans le sens de l’histoire. Le conférencier ajoute cependant le travail colossal qui reste à abattre pour que les Etats se mettent en phase des six critères de convergence retenus. En attendant, il estime urgent et nécessaire la clarification de certains préalables comme l’arrimage de la future monnaie. Les conclusions du sommet d’Abuja stipulent d’adosser l’Eco à un panier de devises, point de vue relayé par le président en exercice de la Cédéao, le Nigérien Issoufou Mahamadou pendant que le président Alassane Ouattara de la Côte d’Ivoire rattache l’Eco à l’Euro comme l’est le FCFA aujourd’hui.

Le Pr Nubukpo reste convaincu que nous entrons dans une période des remise en cause de l’ordre monétaire qui peut passer par la nouvelle monnaie Cédéao et, pourquoi pas, dans une phase intermédiaire, par des ajustements à l’intérieur de la Zone Franc. Si le CFA, à ses yeux, peut avoir du mérite, c’est d’avoir relié deux espaces économiques et géographiques de notre continent : une partie de l’Afrique de l’ouest et une partie de l’Afrique centrale. Pour lui cet héritage oblige les dirigeants d’Afrique de l’ouest, même dans le scénario d’une nouvelle monnaie régionale, à associer les pays de la zone Cemac à la réflexion dans le but de maintenir le principe de solidarité, voire de susciter un agenda commun sur l’avenir monétaire.

La cerise sur le gâteau a été la présentation, l’après-midi, de l’ouvrage : « l’Urgence africaine : changeons le modèle de croissance » qui ouvre l’horizon du débat aux ruptures politiques et économiques indispensables pour amorcer un développement qui s’appuie sur nos vraies forces et des partenariats plus soucieux du devenir des deux milliards d’Africains que nous serons à l’horizon 2050.

L’Urgence africaine est un livre d’économie politique qui fourmille de propositions plus audacieuses les unes que les autres, à la mesure du courage intellectuel de son auteur !

A la suite des présentations, un riche débat s’est instauré entre le professeur Nubukpo et les participants, singulièrement les jeunes cadres et étudiants sur les questions monétaires et les thèses défendues dans le livre sur le fait qu’un autre type de développement est possible.

Kako Nubukpo a rendu hommage au Cercle de Réflexion Kankou Moussa pour porter une tradition de débats et d’échanges autour des préoccupations de l’Afrique en même temps qu’il a dit sa joie d’appartenir à la famille du CKM.

Le boom des réseaux sociaux

A la suite de ces discussions fort riches, ce fut au tour de Hamet Diop informaticien et Seydou Sissouma, journaliste d’introduire le dernier thème de la conférence de Metz : « Réseaux/Medias sociaux enjeux, opportunités et menaces : cas du Mali ». Les conférenciers ont d’abord présenté des statistiques de la connectivité mondiale : sur une population mondiale d’un peu plus 7 milliards et demi d’hommes et de femmes, plus de 5 milliards de personnes utilisent un téléphone mobile, 57% de la population mondiale ont accès à Internet et 45 % d’entre elle sont des utilisateurs actifs des réseaux sociaux.

Ramenées à l’échelle du Mali, les statistiques de Internet World Stats (qui font autorité en la matière) recensaient 18.000 internautes en décembre 2000 contre plus de 10 millions aujourd’hui à la faveur de l’explosion de l’internet mobile. Les mêmes statistiques révèlent 1 500 000 utilisateurs de Facebook dans notre pays à la date de décembre 2018.

Ces chiffres montrent bien que s’il est un domaine où l’Afrique s’inscrit dans la dynamique mondiale, c’est bien celui de l’accès aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Les conférenciers ont souligné l’enjeu pour les pouvoirs publics de continuer à créer un environnement favorable au développement des infrastructures pour accroître l’accessibilité. Mais de l’avis de Diop et Sissouma, le principal défi pour nos pays restera celui des usages et, par ricochet, celui de la production de contenus pour affirmer une présence de qualité sur les réseaux sociaux. Ils ont souligné les acquis indéniables des réseaux sociaux : la fonction d’alerte est aujourd’hui une réalité, obligeant les gouvernants à la transparence ou à tout le moins à s’expliquer sur la gestion de la cité.

Les diasporas africaines sont devenues partie intégrante du débat national en raison de l’abolition des distances géographiques. La contestation politique s’amplifie via les réseaux sociaux à l’exemple de la lutte contre la révision constitutionnelle de 2017 au Mali. Certains politologues n’hésitent même pas à parler de l’émergence d’une « cybercitoyenneté«  pour rendre compte de la reconfiguration de l’espace du débat public.

Le génie malien, africain s’affirme dans la conception d’applications ou la création de start-up.

Mais l’envers du décor, c’est la transformation des réseaux sociaux en terrains d’invective, de diffusion de la violence gratuite. Cet espace non régulé voit aussi pousser comme des champignons de nouveaux « gourous » qui servent de leur seule éloquence pour vendre toutes sortes de camelotes.

Les conférenciers ont conclu en faisant le lien entre l’évolution de la qualité de nos systèmes éducatifs et un usage utile et pertinent des réseaux sociaux. C’est sur ce terrain que la différence se fera entre les pays africains. Un large débat s’est ouvert à la suite de la présentation sur des questions comme l’utilisation des réseaux sociaux dans les élections au Mali, la sécurité des réseaux ou le règne des fake news.

Dans son mot de clôture, le président du CKM, Dr. Dioukamadi Macalou a loué la grande qualité des présentations et le fort intérêt manifesté par les participants au cours des débats. Il a exhorté les jeunes cadres et étudiants présents à apprendre à réfléchir ensemble et offert le concours du CKM en soutien à leurs initiatives dans ce sens.

A titre de mémoire, le Cercle de Réflexion Kankou Moussa a eu, comme premier président à sa création, le Dr Ibrahim Traoré « You », actuel ; Directeur de cabinet du Président IBK. Il compte en son sein des cadres maliens installés ici au pays ou au sein de la Diaspora, des membres gabonais, Togolais et camerounais.

En cinq ans d’existence, le Cercle compte à son actif des conférences sur des thèmes variées comme : « l’enjeu des ressources humaines dans la compétition au sein de l’espace Uémoa », (Seydou Sissouma) « le principe de la supranationalité dans l’engagement des forces pour le maintien de la paix au Mali » (Me Zakeye Zerbo, avocat au Barreau de Lyon) ainsi que les « ravages de l’excision » (Docteur Dioukamadi Makalou) à Lyon en 2015, « forces et faiblesses de la Société civile au Mali » à Bamako en décembre 2015 ; « l’Accord de partenariat économique (APE) Europe-Afrique » à Ouagadougou en août 2016. Cette conférence avait été introduite par l’actuel Premier ministre du Burkina Faso, Christophe Joseph-Marie Dabiré à l’époque Commissaire à l’Uémoa dans le même Collège que Seydou Sissouma, membre du CKM. A la même rencontre, le docteur Ibrahim Traoré « You » a passé en revue « le système de santé du Mali ». En avril 2016, la ville de Francfort a abrité la conférence sur « l’expérience allemande de formation professionnelle » animés par des experts allemands et Hamet Diop. A Strasbourg en octobre 2017, le CKM s’est penché sur les thèmes « l’Afrique face à la bombe démographique » (Dr. Richard Patta) « l’apport économique et financier de la diaspora dans le développement de leurs communautés et du pays » animé par Ibrahim Diabakhaté, spécialiste de l’Intelligence économique. Il est à noter qu’à chacune de ces conférences, une session de suite a été tenue sur le FCFA en guise de rappel ou d’approfondissement du débat sur la question monétaire.

Sidi Traoré

Correspondance particulière de (Metz)

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