Dans quelques années, il n’y aura plus de jeune architecte inscrit à l’Ordre au Mali. Voulant maintenir leur OPA sur le secteur, l’Ordre des architectes du Mali refuse l’intégration de la nouvelle génération. Depuis quelques années, des centaines de jeunes, diplômés remplissant toutes les conditions, n’ont pu s’inscrire au tableau. Sans motif valable.

Le métier d’architecte attire de plus en plus de jeunes maliens. Jadis réservé aux plus nantis, le domaine s’ouvre aujourd’hui à une frange importante de la population. Avec l’ouverture de l’École supérieure d’ingénierie, d’architecture et d’urbanisme (Esiau), en 2006 à Bamako, des centaines de jeunes ont pu suivre une formation de qualité à un coût raisonnable. Mais, malgré la reconnaissance de leur diplôme par le gouvernement, à travers le décret 412/MES du 11 mars 2016, l’Ordre refuse d’inscrire sur son tableau les diplômés de cette école.

Or, selon les textes de l’Ordre, pour exercer comme architecte, il est obligatoire d’apparaître dans le tableau des professionnels. Pour y adhérer, il faut être de nationalité malienne, jouir de ses droits civils et avoir un diplôme reconnu par l’État. Les étudiants de l’Esiau remplissent bien ces conditions, mais se voient refuser leur inscription depuis des années. Pourquoi ?

« Nous n’avons pas de réponse à cette question », répond le directeur et fondateur de l’Esiau, Abdoulaye Deyoko. Mais, il laisse entendre que c’est probablement par peur de la concurrence. « Ils veulent certainement maintenir leur OPA sur le domaine, par peur de la concurrence. Ils savent que nos étudiants sont à la pointe de la technologie », ironise-t-il. 

Un faux prétexte pour empêcher les jeunes d’évoluer dans le secteur 

Sachant bien qu’il est impossible d’exercer le métier d’architecture sur le territoire malien sans être inscrit au tableau, l’Ordre des architectes du Mali a trouvé comme unique prétexte, la « non reconnaissance du diplôme de l’Esiau ». Selon son président, Cheick Kanté, le métier d’architecte est noble et nécessite une forme d’expertise. Cela fait-il partie des conditionnalités ? Non, renseignent les textes de l’Ordre. Mais, refusant toute autre déclaration sur l’affaire, il affirme n’avoir aucun problème avec l’école, ni ses diplômés. Mais, pourquoi ne parviennent-ils pas à s’inscrire sur le tableau ? Un léger silence et il interrompt la conversation. « Je n’ai aucun autre commentaire », lance-t-il, avant de raccrocher notre appel.  

Pourtant, du côté de l’Esiau, l’unique école dans le domaine au Mali et très respectée dans la Sous-région, on insiste sur la cabale orchestrée par l’Ordre contre les nouveaux diplômés en architecture.

« La reconnaissance d’un diplôme relève du pouvoir de l’État et non d’une organisation », a précisé le directeur Abdoulaye Deyoko, au cours d’une conférence de presse.

Aussi, l’ancien ministre de l’Enseignement supérieur, Assétou Founé Samaké dite Migan, avait fait une note pour réaffirmer la position de l’Etat en faveur de cet établissement. Pour elle, l’Esiau est la seule école privée au Mali habilitée à délivrer un diplôme de master en architecture, en urbanisme et en génie civil.

En dépit de ces précisions, l’Ordre fait de multiples sorties à l’intérieur comme à l’extérieur du pays contre l’Esiau. Selon Fousseiny Sacko, président des anciens de l’Esiau, depuis 2012, les difficultés persistent. « De cette date à maintenant, nous attendons pour exercer notre métier après des années d’études alors que l’Ordre refuse de nous donner le certificat nous autorisant à travailler », regrette-t-il, interpellant les plus hautes autorités à prendre leurs « responsabilités » pour réparer ce qu’il appelle « une injustice ». « Une organisation ne peut pas prendre en otage l’avenir d’une profession et d’une génération », dit-il, rappelant que d’autres jeunes architectes maliens venus de la diaspora sont butés au même problème.

« Nous ne souhaitons pas être mêlés au conflit entre l’Ordre et notre direction. Maintenant, ils sont en train de prendre en otage notre avenir. Nous pensons qu’il est temps que l’État joue sa partition et s’affirme dans cette affaire. Elle ne peut pas continuer », ajoute-t-il et confirme que de leurs investigations, il ressort que l’État malien ne reproche rien au diplôme de l’Esiau.

Une plainte devant la justice

Les interventions à l’amiable et les démarches faites par les diplômés de l’Esiau n’ont jamais abouti. Face à ce refus, quatre jeunes, victimes de la situation, ont saisi la justice.
« Ce sont des plaintes administratives qui ont été introduites contre l’Ordre des architectes du Mali. Ils ont raison, ils ne peuvent attendre », soutient M. Sacko.

Au même moment, selon la direction de l’Esiau, les diplômés du même établissement des autres pays comme le Bénin, le Burkina Faso et d’autres pays du continent sont accueillis par leurs autorités et inscrits sur le tableau des Ordres des architectes de leur pays. Le plus marquant est le cas du Bénin où le président de l’Ordre national des architectes et des urbanistes (Anaub), Narcisse Justin Soglo, également président de l’Union des architectes d’Afrique (AUA) ; accueille avec honneurs ses compatriotes diplômés de l’Esiau. Pourtant, l’un des causes du blocage au niveau de l’Ordre malien est justement que l’école n’aurait pas le certificat UIA Unesco. « Faux« , insiste le directeur de l’Esiau, qui détient la lettre prouvant que c’est bien l’Ordre des architectes du Mali qui a demandé en 2013, à Paris, à ce que l’Union internationale des architectes barre le nom de son école, l’empêchant ainsi d’être reconnue. Malgré tout, l’Esiau reçoit de nouvelles inscriptions chaque année et participe à des rencontres internationales pour représenter le Mali.

Une école championne dans l’innovation

Créée par Dr. Abdoulaye Deyoko, diplômé en urbanisme à La Sorbonne (Paris-I) en 1976, l’Esiau fait la fierté du Mali dans les concours internationaux. En 2015, son projet pour le quartier TSF, à Bamako, a remporté le 2e prix du concours de « restructuration écologique d’un bidonville et adaptation aux changements climatiques » de la COP21. Elle a aussi glané des prix au Sénégal, au Ghana et récemment aux Etats-Unis. Ce n’est pas tout.Cette année, l’Esiau participe à la réflexion sur la smart city de Bamako, à travers la création de potagers urbains connectés, utilisant le goutte-à-goutte comme système d’arrosage. Un projet sur lequel des étudiants ont décidé de travailler après des travaux avec des élèves ingénieurs belges de l’Université catholique de Louvain, sur la toiture végétale en calebasse et la permaculture.

En plus, elle a des partenariats avec les universités de Toulouse et de Barcelone, dispense des cours sur l’entrepreneuriat et incite tous ses étudiants, qu’ils soient spécialisés en architecture, en génie civil ou électromécanique, à développer des prototypes et à innover. « C’est pourquoi, nous avons, à l’occasion de la Journée mondiale de l’habitat, célébrée le premier lundi de chaque mois d’octobre, créé un dispositif numérique permettant aux services techniques de gestion des déchets d’être à temps réel informés sur le niveau de remplissage des bacs et leur localisation à travers Google Maps. Le but recherché est de permettre aux agents de la voirie de programmer rapidement les camions de vidange depuis leurs ordinateurs. L’application Niaman To est composée d’un capteur ultra son, d’un micro-processeur programmable, d’un module et d’une plateforme numérique », explique le directeur de l’Esiau, rappelant que cet instrument est l’œuvre des étudiants de son établissement. A cela s’ajoutent beaucoup d’autres inventions pour la promotion et la protection de l’environnement.

Sory I. Konaté

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