Au moins 900 personnes ont trouvé refuge à Mambry, dans le cercle de Kita, arrondissement de Djidjan. Ils ont fui l’arrondissement de Séféto, dans le Kaarta où ils étaient persécutés car refusant de se soumettre à des pratiques esclavagistes, qui existent encore dans cette localité du Mali.

« Le nouveau Paris « . C’est le surnom donné à la nouvelle citée qui pousse autour du village de Mambry. Des cases en terre, des maisons en voûte, des matelas et autres objets pour les couchages emportés à la hâte. Des rues bien loties, un espace réservé aux manifestations publiques, de petits points pour l’adduction d’eau, etc. Ici, toutes les commodités ne sont pas encore réunies, mais dans le nouveau village qui accueille les esclaves révoltés du Kaarta, tout est prévu pour faciliter l’intégration et la construction d’une nouvelle cité.

Fuyant la menace d’une offensive des nobles, « horon en bambara », sur l’autre rive du fleuve Baoulén, dans le Kaarta, des déplacés privés de tout, construisent un véritable village où abrite désormais leur famille.

« Je n’avais pas prévu de partir, mais la violence liée à l’esclavage nous a contraints à le faire », déplore Balla Fofana, s’offrant un moment de répit auprès de ses petits-enfants, alors qu’il n’a pas encore fini de construire sa nouvelle maison.

Balla Fofana, victime.

Le septuagénaire a trouvé refuge dans le village de Mambry après avoir abandonné son village d’origine, Sakora, à une soixantaine de kilomètres, sur l’autre berge du fleuve Baoulén.

Depuis décembre 2018, vingt-six familles ont afflué vers Mambry pour échapper aux pratiques esclavagistes.

Partir ou demeurer esclave

Mahamadou Traoré est le premier à arriver en janvier 2019. Il a quitté Kakoromountan, arrondissement de Sefeto, cercle de Kita. Persécuté depuis deux mois (novembre et décembre 2018), il a préféré fuir le Kaarta, avec toute sa famille. M. Traoré est le patriarche d’une grande famille de 67 personnes. Marié à deux femmes, le sexagénaire a treize enfants et une vingtaine de petits enfants. Sa famille est composée de plusieurs de ses petits frères, tous mariés avec leurs enfants et petits-enfants.

En larmes, il se rappelle des moments douloureux et de tous ce qu’il a traversé avec sa famille durant les deux derniers mois qu’ils ont vécus dans le Kaarta.

Mahamadou Traoré, victime

« Tout a commencé en fin novembre 2018 où, après avoir appris l’existence d’une association qui lutte contre l’esclavage, j’ai décidé de réclamer mon affranchissement », raconte M. Traoré. « Ce fut le début du calvaire pour moi et ma famille », révèle-t-il, avant d’ajouter : « ils ont convoqué une réunion à Sakora, chef-lieu de notre zone, pour débattre de ma requête. Les chefs ont refusé ma demande m’exigeant d’accepter mon statut d’esclave et de me soumettre ». Ce fut le début des réunions interminables souvent en la présence de « l’accusé », d’autres se passaient à son absence.

« Face à mon refus, il m’ont exigé de rester cloitrer chez moi. Le chef de village a ensuite envoyé des groupuscules pour me forcer à repartir à Sakoura pour une réunion. J’ai été forcé de monter sur une moto puis conduit là-bas. Une fois arrivé, une foule nous attendait dans la cour du chef de village. J’ai été déshabillé puis jeter dans une chambre abandonnée, improvisée en cachot. Une trentaine de minutes après, à l’issue d’un débat houleux, ils m’ont fait ressortir de mon cachot pour me demander si toutefois je changeai d’avis », se souvient-ils.Pour préserver sa vie, il a été contraint de se soumettre car, explique-t-il, munis de bâtons et de machettes, ses bourreaux le menaçaient de mort. Cette stratégie a bien fonctionné. Il a été libéré.De retour à la maison, M. Traoré a demandé à ses enfants de faire ses bagages afin de quitter le village. « Accompagné d’un de mes garçons, j’ai rejoint Mambry à moto, un village que je connaissais depuis longtemps », dit-il.

Mambry, un village hospitalier

Mamadou Traoré est arrivé à Mambry un après-midi du mois de janvier 2019. Il a été bien accueilli par le chef de village qui, à l’issue d’un conseil extraordinaire, a accepté de lui accorder l’exil.

Le chef de village de Mambry.

« Nous ne pouvions pas être insensibles à leurs difficultés. Nous nous sommes d’abord assurés qu’ils n’avaient commis aucun crime, avant de leur ouvrir les portes de notre village », explique Adama Diakité, fils du chef de village de Mambry, Baye Diakité, et porte-parole du conseil du village. Il se rappelle de l’élan de solidarité de la population de Mambry, mais aussi de toutes la commune. « Nous sommes tous des Maliens. Nous avons mis en place une commission chargée de l’accueil et de l’intégration ».

Depuis, d’autres familles, également persécutées, ont afflué vers Mambry. Aujourd’hui, le nouveau village compte déjà 26 familles composées de plus de 900 personnes. « Ce sont des grandes familles. Chez nous, une famille est composée de plusieurs membres. Certaines comptent plus d’une quinzaine d’hommes, tous mariés avec des enfants et des petits-enfants », détaille Adama Diakité qui s’inquiète de leur survie. Il estime que le ballet de soutien amorcé depuis leur arrivée à Mambry ne suffira pas. « Ils sont nombreux et n’ont rien emporté comme nourriture. C’est les habitants de Mambry et environnants qui ont apporté des soutiens en riz, mils, maïs et sorgho. Le gouvernement, à travers le préfet de Kita et le gouverneur de Kayes, a appuyé les déplacés, mais cela reste insuffisant », insiste Adama.

Une réinstallation dans la douleur

Les esclaves affranchis n’ont pas quitté le Kaarta sans peine. Si certains ont bénéficié du soutien de leurs parents, immigrés en Europe où dans d’autres pays de la sous-région, d’autres ont été soutenus par l’Association des ressortissants du Kaarta, composée principalement « d’esclaves ». Ils ont été obligés de débrousser 350 000 F CFA pour transporter leurs familles et leurs bagages. Certaines familles ont dû payer trois voyages, soit 1,5 million de F CFA. Mais le plus dur, pour certains, a été d’abandonner des maisons construites à des millions de F CFA. « Plus de la moitié des familles déplacées vivaient dans des bâtiments chèrement construits pendant plusieurs décennies. C’était le fruit de l’envoi d’argent de nos enfants et neveux qui travaillent durement en Europe et un peu partout sur le continent », regrette Bakaou Fofana, le plus âgé des déplacés. A 83 ans, il n’imaginait pas sa vie ailleurs que le Kaarta. Mais, à cause de cette « barbarie », il a dû suivre les jeunes, dit-il, souriant. Aveugle, il révèle avoir été agressé par les nobles avant son départ. Il conseille aujourd’hui les déplacés et jouit d’un respect inébranlable. « C’est notre mémoire. C’est lui qui nous guide. Même pour abandonner nos jardins et nos manguiers », affirme Seyba Coulibaly, membre de la colonie.

Dans le camp, chacun s’occupe d’une tâche bien précise. Les hommes cherchent le bambou et le bois dans la forêt pour construire les maisons. Certains bâtiments sont en tôle et d’autres, appartenant au moins nantis, ont la toiture en paille. Il y a des cases et de petites ruelles qui séparent les familles. Les femmes peignent les maisons avec de la peinture locale et les enfants recherchent de la terre battue pour endurcir les bâtiments. Les jeunes, plus robustes, font des puits un peu partout dans le village. Toute cette organisation est accompagnée par les volontaires du village de Mambry.

L’esclavage dans le Kaarta, une vielle pratique souvent acceptée par toutes les parties

Même si la Constitution malienne indique dans son article premier que la personne humaine est sacrée et inviolable, dans cette localité du Mali, les pratiques esclavagistes existent toujours. Ici, les esclaves et les nobles se côtoient, mais n’ont pas le même niveau d’intégration dans la vie sociale et religieuse. Les esclaves font les travaux domestiques. Les hommes s’occupent de tout ce qui est nettoyage des espaces publics, de la cour et sont les principaux bouchers. Pour les femmes et les enfants, c’est principalement la cuisine, la recherche des bois morts et toutes les autres petites commissions des « horons ». « Nous nous occupons des sales besognes », s’indigne Mahamadou Traoré. Le pire, c’est l’exploitation des femmes « esclaves » qui ne sont pas du tout protégées. « Un horon peut abuser de nos femmes. Faire des enfants avec elles et ne pas reconnaître la paternité de ses enfants. Pis, souvent, lorsqu’il y a de grands travaux champêtres, certains prennent nos femmes et les amènent en brousse où ils restent avec elles pendant des jours. Elles cuisinent pour eux et souvent elles sont abusées sexuellement. Les enfants qui naissent de cette fornication deviennent automatiquement des esclaves et prennent le nom de leurs mères », s’indigne M. Traoré.

Les victimes de pratiques esclavagistes posant à coté de Seyba Coulibaly, victime d’accident de moto.

Il n’y a pas de mariage entre les deux couches, encore moins de respect mutuel. Seulement, ils cultivent et mangent ensemble. Selon des témoignages recueillis auprès de certains enseignants de la localité, loin d’être une forme d’oppression, les pratiques esclavagistes dans la zone sont diversement appréciées. « Il y a beaucoup d’esclaves qui acceptent cette situation. Ils se plaisent dans cela », explique Moussa Fofana, habitant de Sakora. Faisant partie des nobles, il estime que les temps ont changé et qu’il faudrait évoluer. « Si quelqu’un refuse de se soumettre, je pense qu’on ne peut l’obliger », affirme-t-il. Même s’il regrette la médiatisation des récents évènements par la presse et les influenceurs sur les réseaux sociaux, M. Fofana reconnait les agressions et le renvoi des « esclaves révoltés » du Kaarta par la chefferie.

Le maire de Guémoukoroba, Nama Magassa et Tata Fofana, leader des jeunes de Sakora, regrettent également les actes. « Nous avons décidé de mettre une croix sur le passé. La religion prône le pardon. Notre souhait n’est pas de voir nos parents (esclaves déplacés) dans cet état. Parmi eux, figurent des personnages clés de la contrée. Certains gèrent même des caisses de nos associations », a assuré Tata Fofana, les appelant à regagner leurs maisons et le Kaarta.

Un retour impossible ?

« Oui », répond Balla Fofana. Agé de 70 ans, il révèle avoir reçu des menaces de mort. « Après tout ce que nous y avons vécu, nous n’allons jamais retourner. Nous reconstruisons nos vies ici », déclare-t-il. Comme lui, les déplacés, à l’unanimité, sont contre le retour. Ils veulent saisir cette nouvelle chance de refaire leur vie. « La liberté dans la pauvreté, vaut mieux que le milliard dans l’esclavage », dit le vieux Fofana.

Malgré les assurances du gouverneur de la région de Kayes, des députés et du préfet de Kita, qui ont déjà effectué plusieurs missions sur le site, ils demeurent sur leur position. « Ce qui est arrivé ne devait pas arriver. Les ressortissants (notamment la diaspora vivant en France) écrivent des messages de division et de révolte pour semer le désordre dans le village. J’appelle à l’apaisement, à l’entente, à la réconciliation et à la concorde. Il n’est pas bon de créer des foyers de tension. J’invite les chefs de village qui ont une mission de service public, à jouer leur rôle, à rester neutres », avait lancé l’ancien gouverneur de Kayes, Baye Konaté, le 2 février 2019, au cours d’une mission de médiation à Sakora et à Mambry.

La justice d’abord et le retour après…

Pour espérer un retour, propose Adama Diakité du village de Mambry, il faudrait qu’il y ait d’abord justice et réparation. Selon M. Diakité, compte tenu de la situation d’insécurité qui guette les « esclaves révoltés » dans le Kaarta, il serait sage que les autorités s’impliquent d’abord afin que les coupables des actes de tortures et de menaces de mort soient traduits en justice. « Leur demander de repartir sans cela, c’est mettre des lions et des vaches dans le même enclos. Le pire pourrait arriver », met-t-il en garde.

En attendant cela, les déplacés reprennent petit à petit le cours normal de leur vie et s’intègrent dans la vie sociale et professionnelle de leur nouveau village. Pour l’instant, ils jouissent d’une bonne réputation dans le village où, selon Mady Diakité, un habitant de Mambry,  » ils ont apporté plus d’ambiance et participent activement à la vie sociale ». Ils s’intéressent également à l’économie locale à travers l’ouverture de petits commerces et ont bénéficié des parcelles où ils pourront faire du jardinage et cultiver pendant l’hivernage.

Sory I. Konaté

Envoyé spécial à Mambry et dans le Kaarta

Mali Tribune du 26 Avril 2019

Chaque famille a une histoire

Les esclaves révoltés du Kaarta qui se sont déplacés vers Mambry ont tous une histoire, aussi pénible les unes que les autres. Tous les 26 chefs de familles ont été humiliés, d’autres ont même frôlé la mort. Négué Traoré de Kakolomountan, Somité Fofana de Sakora, Makan Touré ou encore Zanké Traoré de Birissibougou ; ont tous été torturés. « J’ai ma belle-fille, enceinte de huit mois, elle a été tabassée et laissée pour morte dans la rue au nom de cette guéguerre. Moins de trois jours après, elle a accouché », témoigne Zanké Traoré. Makan Touré a, quant à lui, été déshabillé en public puis placé à l’isolement dans un cachot pendant deux jours, en compagnie de son fils et sa belle-fille, tous les deux nus aussi. Il affirme avoir été frappé par la suite avant d’être renvoyé du village.

Bakaou Fofana, victime
Une vue de la cour de Balla Fofana
Une femme du village, membre de la famille de Balla Fofana, ne train de peindre une case
L’entrée du village de Mambry
Zanké Traoré, victime
Makan Touré, victime
Une vue du nouveau village à Mambry

S. I. K.

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