Dans un entretien accordé au journal L’Indépendant, l’expert en développement rural, Mohamed Kagnassy non moins PDG de West Wind Industrie nous parle de la relance du secteur agricole en Afrique.  La technologie pour jeter les bases d’une véritable révolution verte, des solutions préconisées pour contrer les  effets de la pandémie dans les pays vulnérables déjà aux prises avec la famine sont, entre autres sujets abordés.

En dépit de progrès notables ces dernières années, la productivité agricole africaine reste à la traîne par rapport  au reste  du monde,  que faut-il  concrètement  pour relancer ce secteur ?

Vous faites bien de noter qu’il y a eu des progrès ces dernières années. Ce progrès, moi je  l’attribue à la jeunesse africaine, mais aussi à certains dirigeants du continent qui croient vraiment que le développement de leur pays passe par le développement agricole. Permettez-moi de citer ici, en exemple, le Président Alpha Condé de la Guinée. Toutefois, malgré ces projets, les défis restent énormes.
Ce qui est surtout important, c’est qu’on peut capitaliser sur ces progrès pour pérenniser le développement agricole du continent. Parce que jusqu’ici, les progrès enregistrés dans le développement agricole sont irréguliers. Une des preuves en est que nous avons encore dans beaucoup de pays, des populations sous-alimentées. Le pourcentage de personnes sous-alimentées en Afrique reste le plus élevé du monde en développement, selon la FAO, le PAM et le FIDA. Pendant ce temps, la population continue d’augmenter. Selon les estimations; on pourrait être 2,1 milliards d’Africains du sud du Sahara d’ici à 2050. Pour faire face à toutes ces bouches à nourrir, il faut améliorer la productivité. Parce que l’insécurité alimentaire est due en partie au fait que la productivité des ressources agricoles et animales ne suit pas le rythme de l’augmentation de la population – bien sûr qu’il faut aussi mentionner l’instabilité politique dans certaines régions ou les effets du changement climatique. En tout cas, comme vous le dites dans votre question, la productivité agricole africaine reste faible par rapport au reste  du monde. 
Que faut-il faire alors ? 
Je vais peut-être vous décevoir, mais je crois qu’il faut juste mieux faire ce que nous faisons maintenant. Il faut mieux investir dans l’agriculture, mieux utiliser la technologie dans l’agriculture, mieux soutenir les petits exploitants, miser sur la jeunesse et les femmes, se donner de meilleurs programmes nationaux de développement agricole et rural. La technologie est un atout considérable pour le développement agricole du continent. Au Nigeria et au Kenya, le FIDA a récemment lancé un programme devant permettre à environ 1,5 million de petits exploitants de bénéficier de conseils agricoles personnalisés sur téléphones mobiles. Ce programme montre que la technologie révolutionne les activités agricoles en Afrique. C’est ce que nous avons fait aussi à travers l’application Kobiri qui est une plateforme hybride web et mobile qui donne accès à un univers de services allant des conseils à l’achat ou la location de matériels agricoles. La technologie facilite donc l’accès aux conseils et intrants agricoles.  Profitons-en alors. Surtout que nous avons une jeunesse bien connectée aux nouvelles technologies de l’information et de la communication et qui peut nous faciliter davantage les choses. Au-delà de sa capacité à utiliser les nouvelles technologies, cette jeunesse est avant tout une main-d’œuvre et une entrepreneuse. Il revient alors aux pouvoirs publics d’inciter cette jeunesse à s’intéresser à l’agriculture en soutenant l’entreprenariat agricole. Notons surtout que la jeunesse ne vient pas aujourd’hui dans l’agriculture pour seulement gagner à manger. Elle vient aussi pour se donner les moyens de s’épanouir. De toutes les façons, c’est une pierre deux coups. Tout le monde gagne.

Il faut aussi favoriser les femmes dans les programmes de développement agricole et rural. Les femmes produiraient jusqu’à 80% des denrées alimentaires destinées à la consommation des ménages. Souvent, beaucoup de femmes m’écrivent pour prendre des conseils sur l’agriculture ou l’élevage. Je crois que beaucoup de femmes veulent faire aujourd’hui de l’agrobusiness et s’enrichir comme les autres femmes dans le commerce ou d’autres secteurs. Il faut donc moderniser la production vivrière pour permettre aux femmes de s’enrichir tout en nous nourrissant. Or, dans beaucoup de régions, les femmes reçoivent très peu de financement, elles n’ont pas accès aux terres et ne bénéficient pas des avantages technologiques. Il faut changer la donne. Sinon, beaucoup d’entre elles pourraient se décourager et se diriger vers d’autres secteurs plus rentables.
L’activité agricole est  aujourd’hui menacée  en Afrique avec d’énormes risques sur la sécurité alimentaire et la nutrition.  Quelle peut être la solution  à préconiser  pour contrer les  effets de la pandémie dans les pays vulnérables déjà aux prises avec la famine et également  frappés par d’autres crises ?

Avec la pandémie, le risque d’insécurité alimentaire est mondial. Mais la situation pourrait être sévère pour l’Afrique qui avait déjà des zones en situation d’insécurité alimentaire. Surtout qu’il n’y a presque pas de protection sociale qui procure de l’argent ou de la nourriture sur le continent. Dans une telle situation, je crois que les Etats et les institutions multinationales devraient financer des programmes permettant de faire face à l’urgence. A côté, il faut développer les chaines de valeur régionales, améliorer la libre circulation des marchandises et surtout désenclaver urgemment les zones de production. En fait, pendant que nous parlons de risque d’insécurité alimentaire, il y a des zones enclavées qui écoulent difficilement leurs productions vers les centres urbains. Je crois que plus les producteurs de ces zones arriveront à écouler facilement leurs productions, plus ils seront encouragés à en produire davantage et cela contribuera à résilience alimentaire.

En votre qualité d’expert en développement rural, vous avez fait de la transformation de l’agriculture par les nouvelles technologies, une priorité aujourd’hui, comme en témoigne la Plateforme digitale Kobiri que vous avez  initiée en Guinée avec le soutien du président Condé. Récemment, lors d’une de vos sorties, vous semblez très favorable à « l’alliance digitale agriculture », de quoi il s’agit concrètement ? Quel peut être son apport dans le développement rural en Afrique ?

J’ai parlé d’alliance digitale agriculture pour dire qu’il faut mettre le digital au service de l’agriculture. Comme je l’ai expliqué précédemment, la technologie est en train de révolutionner l’agriculture sur le continent. La technologie digitale est essentielle à la modernisation de notre agriculture. Elle  peut intervenir sur toute la ligne agricole ; du foncier à la vente des produits agricoles. Par exemple, en Ethiopie, le projet Ethiopian Soil Information System a permis de cartographier les sols fertiles et de fournir le type d’engrais adapté à chaque sol. En Guinée, c’est Kobiri qui permet de commander son engrais sans se déplacer. Au Ghana, la technologie P2P est utilisée pour rationaliser le foncier et l’aménagement du territoire. Partout sur le continent, des idées vraiment merveilleuses parviennent à allier la technologie et l’agriculture. Il faut donc développer cette alliance.

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