Selon Boubacar Salif Traoré, directeur du cabinet Afriglob Conseil et intervenant au master-2 « géopolitique et sécurité internationale » de l’ICP, l’obtention de la paix est un processus qui mérite d’être profondément analysé, car le Mali n’a plus droit à l’erreur après la signature du 5e accord, si l’on comptabilise celui de Ouagadougou. Pour espérer gagner la paix, il propose la responsabilisation des forces nationales ». « C’est l’armée nationale du Mali qui doit relever le défi de la libération du pays, comme ce fut le cas à Mossoul (Irak) en 2017, après plusieurs années d’attente ». Et, précise-t-il, les projets de développement doivent être portés par des locaux, qui doivent en rendre compte régulièrement. Interview.

30minutes.net : Quelle analyse faites-vous de la situation sécuritaire du Mali ?

Boubacar Salif Traoré : La situation malienne est très complexe, elle résulte de plusieurs décennies de défaillance d’un Etat qui n’a jamais réussi à être constant sur les enjeux sécuritaires. Cette posture de l’Etat a obligé les populations à s’accoutumer avec l’insécurité globale. La crise multidimensionnelle de 2012, aurait dû permettre au président élu en 2013, de bâtir un socle solide, en revoyant toute l’architecture sécuritaire de manière globale. Il aurait fallu, pour le Mali, inventer son propre modèle, car l’avantage d’une crise, c’est la possibilité de créer son propre canevas et inspirer d’autres nations. Cela a été le cas au Rwanda, avec les gacaca (les tribunaux traditionnels).

L’absence d’une telle posture a précipité les choses dans le mauvais sens. Ainsi, la mauvaise face de la crise est en train de l’emporter ; à savoir : la rupture de la confiance entre autorités en charge du « monopôle de la violence légitime » et le peuple destinataire de la sécurité. L’insécurité est devenue globale au Mali. La forte sensibilité des citoyens pousse ceux-ci à résumer le fait sécuritaire à l’élimination physique des personnes.

Mais l’insécurité dépasse le seul sujet lié aux crimes de droit commun. Par exemple, l’insécurité routière est à l’origine de beaucoup de décès (je n’ai pas eu les statistiques officielles), l’insécurité alimentaire touche 5,2 millions de Maliens selon les chiffres officiels, le taux de morbidité, associé aux taux de décès liés à l’insécurité sanitaire sont effrayants. L’entrée sur le territoire de produits illicites par centaines de tonnes est aussi une menace majeure. Enfin l’insécurité environnementale est sans doute celle qui provoque le plus de dégâts, car elle ne laisse aucun répit et personne n’y échappe quel que soit le niveau social. La situation sécuritaire au Mali est proche du chaos et menace directement l’avenir de millions d’enfants maliens qui ne vont pas à l’école dans le Nord et le Centre du pays à cause des armes, mais également à Bamako, à cause des déchets, comme c’est le cas à Médina Coura.

30minutes.net : Le Centre est embrassé, à Bamako c’est des assassinats ciblés avec des braquages en pleine journée. Qu’est-ce qui est à la base de cette situation ?

B. S. T. : Vous avez raison de parler du Centre, car il ne faut pas commettre l’erreur de se focaliser uniquement sur Bamako. Selon mes informations, il y a eu près de 30 assassinats ciblés dans le pays contre des notabilités. Ces faits sont fréquents à l’intérieur du pays, des chefs de village, des imams ainsi que d’autres acteurs influents sont régulièrement enlevés et tués parfois.

A Bamako, le phénomène a certes pris de l’ampleur ces derniers temps, mais en réalité, ces assassinats ont toujours eu lieu dans les quartiers périphériques, sans que personne ne sache. Le fait que cela ait touché une personnalité connue et influente, à savoir l’imam Yattabaré, a permis de faire ressortir le phénomène. L’absence d’actions constantes et de coopérations entre les différentes autorités (police-justice), est à la base de cette situation.

Ensuite, il y a les interférences et les jeux d’influence entre personnalités puissantes, ils perturbent le bon déroulement du travail, à cause des interventions auprès des officiers en charge de la sécurité ainsi qu’auprès des magistrats. S’y ajoutent les puissants réseaux de corruption. L’Etat a laissé des zones de non droit émerger à Bamako, un important réseau de drogue à longtemps subsisté à Bagadadji, à quelques mètres seulement de l’Assemblée nationale. Toujours à partir de la même zone, plusieurs gangs avaient étendu leurs actions dans toute la Commune II, avec pour axes majeurs, Médina Coura, Missira, Bagadadji, Bakaribougou et Bozola).

Une rue de Missira fut longtemps surnommée, « Colombie-Carré » (rue de la Colombie). Les trafics en tous genres s’y déroulaient seulement à quelques mètres du commissariat du 3e arrondissement. Le phénomène ne s’est pas atténué que grâce à l’action des autorités, mais beaucoup plus par l’autodestruction des principaux acteurs qui, pour la plupart, sont passés de dealers à consommateurs. La plupart des anciens sont morts soit par maladie soit par règlements de comptes. C’est une nouvelle génération qui émerge progressivement. Il y a une sorte de transition.

30minutes.net : Les récentes opérations dites « opérations coup de poing » suffiront-elles ?

B. S. T. : Il faut tout d’abord rappeler que ces opérations dites « coup de poing » ont été décidées après la recrudescence de la violence dans la capitale et surtout suite à l’assassinat de l’imam Yattabaré. J’ai été étonné par une telle décision hâtive ne répondant à aucune logique cohérente. La question sécuritaire commence avant tout par le maintien de l’ordre public. Or pendant plusieurs années, les citoyens assistent à une anarchie, dont la justice populaire est la flagrante démonstration.

Les opérations « coup de poing » ne sont pas appropriées pour la situation, elles démontrent bien au contraire, la fébrilité d’un Etat en manque de moyens, de planification et surtout de vision sur la question sécuritaire. Ces actions ne sont autre que spectaculaires, avec pour objectif principal de convaincre une opinion publique qui ne maîtrise pas totalement les sujets liés à l’insécurité. L’Etat appelle souvent la population à coopérer, mais il oublie l’élément capital ; à savoir : l’instauration d’un climat de confiance. Un tel objectif ne peut être atteint brusquement, c’est une construction, c’est un dialogue constant et ce sont des résultats permanents. L’Etat semble oublier cela.

J’ai été par exemple surpris du fait que ces actions « coup de poing » soient décidées sans enquêtes préalables et sans une coopération visible avec tous les services de l’Etat, d’ailleurs beaucoup de citoyens ont vu que les autorités savaient déjà où se trouvaient ces criminels arrêtés lors de ladite opération. L’insécurité concerne aussi le Centre du contrôle technique, où les examens sont trafiqués, elle concerne également les hôpitaux, où il existe de nombreux trafics de médicaments.

L’insécurité passe aussi et surtout par la responsabilisation de l’inspection des services sécuritaires, pour présenter des forces crédibles. A la lumière de tout cela, force est de constater que ces opérations passent à côté de l’essentiel, la discrétion, la transparence, la coopération et l’efficacité. L’Etat malien ne se donne actuellement ni les moyens, ni l’organisation nécessaire pour assurer la pérennité d’une telle opération sur toute l’étendue du territoire national.

30minutes.net : Que proposez-vous aux autorités pour une résolution définitive de la crise sécuritaire au nord ?

B. S. T. : Vous savez, personne ne peut proposer une résolution définitive de cette manière, car c’est un processus, qui mérite d’être profondément analysé, car nous n’avons plus droit à l’erreur. Le pays est à son 5e accord, si l’on comptabilise celui de Ouagadougou, ça fait beaucoup et la question de la crédibilité est clairement posée. Dans ce processus, beaucoup trop d’argent a été utilisé, le gouvernement ne cesse de justifier les déficits budgétaires, par l’effort en faveur de la paix. Malgré de timides avancées, comme l’enclenchement du processus DDR, la paix reste un mirage. Ce qui était un sérieux mal de tête est progressivement devenu un cancer, qui se propage désormais vers le Centre du pays.

Le climat dominant est celui des suspicions et des trafics en tous genres. Sur le territoire, ce sont plus 40 000 militaires en comptant les forces maliennes et internationales qui luttent contre les groupes armés terroristes et ce sont près de 200 ONG qui œuvrent pour les projets de développement. Tout cela reste sans véritables résultats, cela démontre bien que la population n’est pas totalement du côté des autorités nationales, c’est un cinglant désaveu.

L’Etat est décrié en de nombreux endroits, il est accusé de partialité avec certaines milices dans le Centre du pays. Dès 2013, le processus, en faveur du retour de la confiance aurait dû être la priorité des autorités. En 2013, en votant pour le candidat Ibrahim Boubacar Kéita, les Maliens avaient d’abord choisi un décideur capable de se montrer ferme et de rebâtir une armée capable d’assurer la reconquête des territoires perdus. Beaucoup ont justifié leur vote de 2013 par le fait que lors de son passage, à la Primature entre 1994 et 2000, l’actuel président, avait su se montrer ferme.

Pour espérer gagner la paix, il faut faire la guerre avec des forces efficaces et productives. C’est l’armée nationale du Mali qui doit relever le défi de la libération du pays, il ne faut jamais oublier que malgré l’aide internationale, c’est l’armée irakienne qui a libéré Mossoul en 2017, après plusieurs années d’attente.

Les projets de développement doivent être portés par des locaux, qui doivent en rendre compte régulièrement. Les actions de reconstruction doivent se faire en partenariat avec tous les ministères, ceux-ci doivent avoir des structures dédiées à la reconstruction et qui doivent travailler de concert avec le ministère de la Réconciliation nationale. L’Etat n’est rien sans structuration et anticipation stratégique…

30minutes.net : Et comment faire pour lutter contre le grand banditisme ?

B. S. T. : Le plus inquiétant actuellement au Mali, c’est la délinquance juvénile, les bandits sont de plus en plus jeunes. Il y a les garçons, mais également des filles, elles sont victimes des réseaux de proxénètes. C’est une grande menace pour la génération future, qui se retrouve sans avenir réel. Toute cette situation est connue, mais personne ne semble vouloir agir. Les commissariats sont dans un état de délabrement avancé, les prisons sont un désastre, même si je reconnais que la construction d’une nouvelle prison est en cours.

Face à une telle situation, les citoyens apprennent que 50 millions de F CFA ont été proposés pour l’organisation du meeting de l’imam Mahmoud Dicko, le 10 février dernier, cela n’inspire ni confiance, ni crédibilité en direction du gouvernement pour s’occuper efficacement des enjeux prioritaires. Il faut que l’Etat redevienne crédible, cohérent et exemplaire. Il est important que les forces puissent travailler ensemble dans la plus grande confiance et que tout cela se fasse dans le plus grand sérieux, avec une planification préalable.

Le pays est à un stade où il ne peut se permettre ni de perdre du temps, ni de procéder par tâtonnement. Les réponses apportées doivent être à la hauteur des défis et doivent convaincre. La lutte contre le banditisme demande beaucoup de constance et chaque unité spécialisée des forces de sécurité devrait obligatoirement jouer son rôle pour constituer un ensemble solide et efficace.

Par ailleurs, la coopération de la population, tant demandée, ne peut venir que des autorités. Elles doivent rassurer la population par des actions concrètes et par anticipation. Cela va de la gestion de la circulation aux actions dans les commissariats et par la prise en main des décisions par les politiques. La production de résultats crédibles en faveur de la population devrait être la seule posture de l’Etat.

30minutes.net : Votre mot de la fin ?

B. S. T. : L’Etat est le seul rempart d’une population en quête d’avenir et de bien-être, c’est pour cela que des élections sont organisées, pour favoriser le libre choix en faveur de celle ou de celui qui aura réussi à convaincre sur ses capacités à accomplir la mission. L’autre enjeu c’est celui du respect de la Constitution dont le socle n’est autre que l’organisation du bonheur du peuple. Etre dirigeant, c’est prendre des décisions avec le souci de l’exemplarité, les considérations personnelles et politiciennes en sont le poison.

L’insécurité touche directement à la vie des citoyens, sa mauvaise gestion entraîne chaque année des milliers morts, souvent innocents. Les promesses ne font plus le poids, seules les actions concrètes comptent. L’annonce perpétuelle de la Loi d’orientation et de programmation sécuritaire n’apporte rien dans le fond, sachant bien que celle qui concerne l’armée, arrive à échéance cette année sans que rien de concret ne soit visible dans la posture stratégique. L’achat de matériels ne saurait à lui seul expliquer cette loi, à moins que l’ambition soit uniquement de présenter des forces d’apparat en lieu et place de forces efficaces.

Propos recueillis par

Sory I. Konaté

30minutes.net

19 février 2019

Bio-express

Boubacar Salif Traoré est le directeur du cabinet d’Afriglob Conseil et intervenant au master-2 « géopolitique et sécurité internationale » de l’ICP. Il est spécialisé en sécurité internationale et politique de défense. Il est co-auteur du rapport sur la  » Faible participation des pays africains francophones aux opérations de maintien de la paix » et rédacteur de plusieurs dossiers dont « Election et crise : cas du Mali en 2013 ». Depuis plusieurs années, il travaille sur l’évolution de la situation dans la bande sahélo-saharienne et est rédacteur pour le Centre 4S, basé à Nouakchott, sous la direction d’Ahmedou Ould Abdallah.

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