Selon William Assanvo, chercheur senior au bureau pour l’Afrique de l’Ouest, le Sahel et le Bassin du Lac Tchad de l’ISS, basé à Abidjan, les groupes terroristes du Liptako Gourma s’autofinancent désormais grâce aux trafics en tout genre : vol de bétail, exploitation illicite de l’or, trafic de carburant, etc. Dans cette interview, il explique les liens établis par l’Institut d’études de sécurité (ISS) au cours de recherche qui a duré environ deux ans. Il annonce aussi la prochaine étape de leur recherche qui portera sur l’analyse des réponses.

Mali Tribune : Vous venez de publier un rapport sur les liens qu’entretiennent certains groupes extrémistes avec quelques mouvements armés locaux et comment ils font pour mettre la main sur les ressources. Pouvez-vous revenir sur les grandes lignes de ce rapport ?

William Assanvo : Le rapport porte effectivement sur les liens entre extrémismes violents, criminalités transnationales organisées et conflits locaux dans le Liptako Gourma. Donc l’objectif de la recherche était de documenter et d’analyser les liens entre ces trois phénomènes et comprendre la nature de ces liens et donc de comprendre dans quelles mesures ils s’autoalimentent. Donc l’extrémisme violent alimente les trafics ou alors les trafics alimentent l’extrémisme violent. L’étude nous a permis de comprendre que les groupes extrémistes violents, tout ce qui est trafic illicite, représente pour eux un moyen, pas une finalité à proprement dit. C’est un moyen qui leur permet de mener leurs opérations, de remplir leurs objectifs. Donc il y a trois principales fonctions qui ont été mises en évidence par cette recherche concernant les liens avec les activités illicites et les conflits locaux. Dans un premier temps, ça leur permet de se procurer des moyens de subsistance et quand on parle de moyens de subsistance on pense à tout ce qui est aliments, médicaments, cigarette même. Ils recourent aussi à cette dynamique pour se procurer des moyens opérationnels, les armes en premier chef, les motos et le carburant. Donc ça c’est la première fonction que joue l’implication de ces groupes dans les activités illicites.

La deuxième fonction c’est celle de générer des ressources financières, donc ils ont besoin de se financer pour pouvoir se procurer tous les moyens que j’ai évoqués précédemment. Donc l’implication aux activités illicites leur permet de générer des ressources. La troisième fonction, qui a été identifiée, veut que les groupes s’impliquent dans ses activités pour s’assurer les soutiens des communautés dans les zones où ils opèrent, un soutien qui peut être actif ou passif. Il y a aussi comme fonction le recrutement donc en s’assurant le soutien des populations ils en profitent aussi pour recruter au sein de ces communautés. Donc voilà les trois principales fonctions qui ont été mises en évidence entre les groupes extrémistes violents, les activités illicites et les conflits locaux. Donc voilà dans les grandes lignes les fonctions qui ont été identifiées, la finalité de ces liens-là, de cette implication.

Mali Tribune : Ce rapport vous a pris combien de temps ? 

W. A. :   Ce rapport est le résultat d’une recherche qui a commencé en novembre 2017, donc cela fait maintenant 2 ans que la recherche a été menée avec des phases de recherche qui ont varié en fonction des pays et de la situation. On sait que la situation sécuritaire est compliquée dans ces environnements, donc ça a empêché à certains moments d’aller sur le terrain. Mais globalement le projet dans son ensemble s’est mené sur 2 ans avec tout ce qui est conceptualisation, méthodologie, atelier méthodologique, consultation avec un certain nombre d’acteurs, recherche de terrain à proprement parler, analyse des données et validation parce qu’il y a eu une validation préliminaire qui a été organisée en juillet dernier. Donc tout cela s’est étalé sur 2 ans.

Mali Tribune : Pouvez-vous revenir sur les éventuels liens entre les groupes signataires de l’Accord et les terroristes, le MNLA notamment ?

W. A. : Les groupes armées signataires du Mali sont apparus par rapport à la problématique des armes, trafics d’armes et la prolifération d’armes. Ils sont donc apparus comme des acteurs qui jouent un rôle significatif dans cette prolifération. On sait que ce sont des groupes armés qui disposent d’un certains arsenal du fait de la rébellion dans laquelle ils sont installés et qu’ils bénéficient d’une relative liberté, une marge de manœuvre dans le nord du Mali avec la possibilité de circuler, d’installer, de se procurer des armes. Il ressort des entretiens que nous avons menés, que des acteurs et des membres de ces groupes, s’appuyant sur les arsenaux de ces groupes, alimentent le trafic et ce trafic bénéficie à tous les groupes armés, les groupes extrémistes et tout ce qui est milice d’auto défense. Il y a aussi des dynamiques d’armement qui ont été mise en évidence dans le centre du Mali compte tenu de la situation sécuritaire. Il y a plusieurs acteurs qui bénéficient de ce trafic dont les groupes extrémistes violents et les groupes acteurs signataires de par les arsenaux dont ils disposent alimentent dans une certaine mesure ce trafic d’armes. Il y a aussi à coté ça un trafic d’armes qui est beaucoup plus structuré qui relève du coup de trafiquants à proprement parler qui alimentent le Sahel et au niveau de l’Afrique de l’Ouest plus largement.    

Mali Tribune : Côté logistique, comment parviennent-ils à se procurer des motos dans ces zones ?

W. A. : L’étude a mis en évidence un trafic de moto qui est particulièrement développé et organisé au Niger avec les motos qui sont achetées au Nigéria et transportées jusqu’au Nord, à Tillabéri et ça va jusqu’au Nord du Mali,  notamment à Ménaka et Gao. Il y a aussi une autre route de trafic de moto qui entre par la région de l’Est et du Centre-Est du Burkina Faso en provenance du Bénin et du Togo, donc qui vont dans la région de l’Est et qui vont dans la région de Torodi, frontière entre le Burkina et le Niger. Mais la principale route qui alimente le Nord du Mali, c’est celle qui va du Nigéria, remonte par le Niger et entre à Ménaka. On a vraiment documenté un trafic qui est bien organisé, bien structuré avec des motos qui circulent presque à flux continue et c’est vraiment un trafic qui est continue. C’est difficile d’avoir une estimation du nombre de motos, mais on parlait d’une soixantaine de motos chaque semaine. Il y a une plaque tournante de ce trafic dans les zones de Saname et chaque semaine il y a près de 60 motos qui seraient vendus dans cette ville. Donc une partie de ces motos va aussi se retrouver dans le Nord du Mali et donc on n’a pu mettre en évidence des cas de complicité des individus qui seraient contraints ou alors qui joueraient ce rôle d’acheter les armes dans le commerce et puis de les mettre à disposition par la suite de les transférer dans les brousses.  Il y a des gens du Niger, qui après transportent les motos dans la frontière, dans les brousses en général là où les groupes sont localisés. On pense que c’est de cette manière que les groupes se procurent les motos. L’une des principales voies d’approvisionnement en moto qui a été identifiée est le Nigeria. 

Mali Tribune : Donc vous établissez un lien direct avec les pays côtiers et les pays de la zone sahélienne ? 

W. A. : Clairement, il y a des liens évidents avec les pays côtiers comme le Nigéria, le Bénin ou encore le Togo. Pour ce qui est de l’orpaillage, on sait qu’une partie de l’or extrait dans la région de l’Est du Burkina est exportée par le Bénin. Ca c’est bien avant la situation sécuritaire actuelle. C’est comme ça que c’est structuré : l’or est illégalement exporté par le Bénin puis ailleurs. Je pense que la même dynamique va certainement se retrouver au niveau de la région de Torodi qui est frontalière du Bénin. Il y a aussi des exportations le long de la frontière. Une partie de cet or part à Niamey, mais peut être aussi va vers le Bénin ou bien le Nigéria.

Mali Tribune : Plus en détaillé encore. Vous savez que les pays n’ont pas les mêmes situations. C’est-à-dire le Mali a un accord et une partie du territoire qui n’est toujours pas sous le contrôle effectif des autorités et vous avez les autres pays du Liptako Gourma ou ce problème ne se pose pas. Selon vous quelle est ce qui spécifie la situation de ces trois pays ?

M. Assanvo : Il y a effectivement la situation particulière du Nord du Mali en occurrence avec cette situation d’absence de l’État. Le fait que ce sont les groupes armés qui contrôlent les espaces frontaliers. Il y a alors du côté des autres pays comme le Niger où se problème ne se pose pas. Les acteurs étatiques sont là, l’armée est là. Il y a un important dispositif militaire et sécuritaire qui est là, mais qui n’a pas contribué forcément à résorber le problème du trafic. Ce n’est pas parce qu’il y a une présence. On peut se dire que l’absence de l’État peut alimenter les trafics, mais si à côté de ça il y a des contextes où il y a la présence de l’État, mais les trafics persistent toujours. Donc je ne pense pas que ça soit un élément déterminant. Clairement c’est plus facile de mener des activités de trafics quand il n’y a pas l’État, mais la présence de l’État n’empêche pas le trafic. 

Mali Tribune : Est-ce que ce n’est pas un peu paradoxale ?

W. A. : Ça pourrait le paraître a priori, mais les trafiquants et les groupes organisés s’adaptent au contexte quand il y a des structures étatiques, ils peuvent s’adapter à travers des activités de corruption, c’est à dire corrompre les agents publics qui ferment les yeux. Effectivement, l’une des caractéristiques de la contrebande des motos ou de carburant qu’on a mis en évidence du Nigéria au Nord Tillabéri jusqu’au Mali, c’est qu’ils ont véritablement mis en place des dispositifs qui leur permettent d’échapper au contrôle. Ils ont les réseaux d’informateurs le long de la route depuis le Nigéria qui les informent qu’ici il y a un contrôle de police ou une patrouille. Donc ils empruntent des pistes détournées et lorsque ce n’est pas le cas et qu’ils se font arrêter par la police, on a eu des récits qui nous disent qu’il y a toujours des moyens de payer. Voilà la présence étatique n’empêche pas les trafics de se mener. Par rapport à l’aspect particulier du contrôle de l’absence d’État. Maintenant quel autre aspect qui différencie les pays, je pense que véritablement ce qu’il faut avoir à l’esprit c’est qu’il y a un système qui s’est mis en place avec des dynamiques de contagion. Même si un pays n’est pas touché par un phénomène de par la proximité géographique et du fait des vulnérabilités  qu’on rencontre dans ces zones frontalières aussi, les similitudes en terme des sociologies des populations, les communautés sont les mêmes de part et d’autres. Ce sont les caractéristiques qui permettent souvent la contagion le fait qu’un phénomène se déplace d’une région à une autre. Donc on est en train d’observer ce phénomène au niveau de la frontière entre le Mali, le Burkina Faso, le Centre du Mali, les régions du Nord du Sahel, etc. Ce sont des régions qui, de plus en plus selon les récits, qu’on a sont en train d’être touchées par l’antagonisme qu’on présente souvent comme Peul et Dogon. On entend beaucoup parler aussi du risque que cet antagonisme-là se répercute au niveau des régions frontalières du Burkina Faso. La question qui se pose de ce point de vue, c’est véritablement de mettre en place des mesures de prévention et d’anticipation. Cela demande aux autorités de mettre en place des dispositifs qui empêchent que l’incendie ne se propage. Là ça soulève une autre question des capacités des États à prévenir ce genre de situation.

Mali Tribune : Sommes-nous prêts pour cela ?

W. A. : Les informations qu’on a recueillies ne poussent pas à l’optimiste. Donc il y a un risque de contagion réelle. Pour le cas spécifique de la situation que je viens de décrire au niveau de la frontière entre le Mali et le Burkina Faso, il y a des risques réels de contagion, qu’un incendie ne démarre au niveau du Burkina Faso avec tout ce que cela implique comme le risque pour le vivre ensemble, la cohésion sociale, les conflits communautaires, etc.

Mali Tribune : J’imagine aussi que dans ce rapport, vous ne vous contentez pas tout simplement de décrire le problème, mais aussi de proposer des solutions. Quelles sont les ébauches que vous avez mises en exergue ?

W. A. : Ce rapport est le premier d’une série de deux rapports. Il y aura un autre rapport qui portera sur l’analyse des réponses. C’est en train d’être finalisé. C’est une autre démarche. En entendant que ce rapport soit publié, le rapport actuel se focalise vraiment sur les implications, les liens entre les phénomènes. Comment est-ce que cela se manifeste ? Comment ça s’établit ? Donc on étudie et on analyse le problème de ce point de vu. Il y aura un autre rapport qui présentera les résultats d’une analyse des réponses.

Il y a 4 éléments que je pourrais déjà partager en termes d’esquisse de réponse dans laquelle les États devraient se placer pour identifier les réponses. Il y a d’abord le fait que les phénomènes dont on parle sont de plus en plus locaux. Les efforts pour se financer sont locaux. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’autres dynamiques externes. Ce qu’on met en évidence ne veut pas dire que ce sont les seules dynamiques qui existent, mais c’est celle que nous avons pu documenter. Donc il y a des efforts de plus en plus localisés pour recruter, pour se financer, puis s’implanter pour avoir le soutien des communautés et puis se procurer des moyens opérationnels. Donc en s’appuyant sur les dynamiques socio-économiques dans les régions, c’est vraiment localisé. Donc forcément, une fois qu’on a ça à l’esprit, il faut plus se mettre à regarder du côté de la Libye, à dire qu’il faut résoudre la Libye, non le problème est local. Il faut le régler d’abord au niveau local et les autorités locales ont la possibilité de le faire. Elles ont les moyens de le faire. Ce n’est pas de la Libye que ça viendra se régler, on aura beau régler la situation en Libye, les problèmes locaux persisteront. Donc ça c’est l’une des premières implications que nous soulevons. En fait les caractères locaux des problèmes et des phénomènes. Le deuxième, c’est le fait que pour les groupes soient dans une logique opportuniste et pragmatique. On a beau dire que ce sont des groupes djihadistes qui font le djihad avec ce que ça implique comme peut être des dimensions morales, idéologiques qui les empêcheraient de s’impliquer dans les activités. Non ils sont pragmatiques et opportunistes. S’il y a une activité ou une réalité qui peut les permettre soit de s’implanter ou de se procurer, peu importe la nature de cette activité, ils vont s’impliquer. Ca c’est l’une des dimensions importantes. Les groupes exploitent toutes les vulnérabilités, toutes les failles et toutes les réalités qu’ils rencontrent dans leur environnement local. Ça c’est à voir aussi à l’esprit. C’est le deuxième élément qu’on porte à l’attention des décideurs. L’autre aspect c’est que tous ces phénomènes ont des dimensions transfrontalières et transnationales. Le carburant, les motos qui viennent du Nigéria, les bétails volés et transportés de l’autre côté de la frontière ou alors on a aussi des récits qui disent que c’est transporter jusqu’au Nigéria, en Côte d’Ivoire, au Togo, au Bénin. Il y a une dimension transnationale et transfrontalière dans toutes ces dynamiques, donc forcément en termes de réponse aussi il faut penser à la réponse bien entendu locale, nationale mais aussi transnationale. Donc cela peut réduire les facilités dont ils peuvent bénéficier. Ca c’est le troisième aspect. Le quatrième aspect est qu’en ce moment on est en train de sensibiliser les décideurs et les acteurs nationaux. C’est sur la nécessité d’anticiper l’effet domino.  Cela veut dire quoi ? Les phénomènes sont complexes. Ils ont des implications. Tous les groupes armés sont impliqués dans les trafics, y compris les groupes terroristes, les trafics de carburant de moto bénéficient aux populations et aussi aux groupes criminels. Si on prend la décision de s’attaquer à la contrebande de carburant au motif que ça bénéficie aux groupes terroristes, on va aussi tuer une forme d’économie parce qu’il y a des gens qui sont impliqués dans cette activité. L’idée ce n’est pas de dire que non il ne faut pas s’attaquer à ce problème, l’idée n’est pas de dire qu’il ne faut pas s’attaquer aux groupes ou aux trafics, mais c’est de dire qu’attention par rapport aux rôles et à la nature que cette activité illicite là, réfléchissez aux effets que l’action pourrait avoir au-delà de l’objectif premier. C’est  qu’on qualifie d’effet domino. Il faut bien comprendre les implications, la complexité des situations et essayer d’anticiper, de réfléchir sur les conséquences de l’action que vous allez mener sur d’autres aspects de la vie socioéconomique. C’est cela l’autre aspect sur lequel on attire l’attention des décideurs avant d’en venir concrètement avec des recommandations. Ce sont des implications qui découlent du travail et de l’analyse sur les implications entre les phénomènes. C’est les quatre éléments sur lesquels on sensibilise avant d’avoir finalisé une analyse des réponses.

Mali Tribune : Votre mot de la fin ?

W. A. : Tous ces phénomènes dont on parle sont très complexes et très souvent on touche du doigt un ou deux aspects malgré les efforts qu’on fournit. On ne touche pas dans sa globalité. Il y a véritablement un effort à faire. Je pense que chacun en fonction de sa position, de sa fonction, de son expérience a une idée du problème. Il est important d’avoir la compréhension la plus partagée possible. Il faut éviter les logiques ou les gens travaillent en solo. Les gens de la sécurité sont entre eux, la société civile est entre elle, les journalistes entre eux, etc. Je crois qu’il faudrait mettre en place une synergie pour qu’on ait la compréhension la plus partagée possible et la plus complète possible du problème. Plus on a une meilleure connaissance sur le phénomène, meilleure sera la réponse qu’on peut apporter. Je pense aussi que les médias ont un rôle important. A l’ISS, nous on parle des recherches. Elles sont lues par les journalistes, par les chercheurs, par les décideurs aussi. Mais je crois que les populations, les citoyens lambda, ont aussi besoin qu’on les guide sur la complexité de la situation. Il faut éviter les rumeurs et les informations faussent qui circulent çà et là. Dans ce domaine, les médias ont un grand rôle à jouer.

Interview réalisée à Niamey par

Sory I. Konaté

Et Maciré Diop  

 

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