Le meeting tenu par une partie du Haut conseil islamique du Mali (HCI), le 10 février 2019 au stade du « 26-Mars » de Bamako, a laissé des traces et des enseignements qui resteront gravés dans les annales de l’histoire sociopolitique du Mali de l’ère démocratique. Déjà, il faut s’interroger, qui sont les porteurs du message religieux lors des meetings ? Il faut également se demander quels sont les préceptes fondamentaux de l’islam vis-à-vis de la gestion de la cité ou pour faire de la politique dans notre pays. La rédaction du journal « Le Focus » a mené une enquête pour plus d’éclairage.

Le meeting de prières pour la paix et la cohésion sociale s’est transformé en une tribune de remise en cause de l’ordre public républicain, de contestation de la gouvernance, voire de demande de destitution du Premier ministre et certains membres de son gouvernement. D’ores et déjà, la rupture est consommée entre les plus hautes autorités du pays et certains leaders religieux, en particulier l’imam Mahmoud Dicko, président du Haut conseil islamique du Mali et le Cherif de Nioro du Sahel, M’Bouillé.

Une image du meeting des musulmans au Stade du 26 Mars de Bamako.

Les têtes du président de la République, Ibrahim Boubacar Kéita, du Premier ministre, Soumeylou Boubèye (SBM), du ministre des Affaires religieuses et du Culte, Thierno Amadou Omar Hass Diallo, et du ministre de la Sécurité et de la Protection civile, le général de division, Salif Traoré sont désormais mises à prix par ces leaders religieux très influents dans la sphère politique malienne.

Déclaration de guerre 

Lors du meeting, l’imam Dicko et le représentant du Chérif de Nioro ont enjoint au président de la République de limoger dans les plus brefs délais l’actuel locataire de la Primature, SBM. « IBK doit sauver son pays, se sauver lui-même et sa famille en faisant démissionner le Premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga. S’il fait ça, M’Bouillé n’aura pas de problème avec le président IBK. Si le président entend ce qu’il dit, tant mieux et s’il n’entend pas aussi, le jour qu’on va se lever, il n’y aura plus de solution… », a clairement menacé le représentant du Chérif de Nioro au stade du « 26-Mars ».

En réponse à leur demande, depuis l’Allemagne où il effectuait une visite officielle de 72 h, le président IBK a remis les détracteurs du Premier ministre dans leurs petits souliers. Interrogé par nos confrères de la radio allemande, Deutsch Welle, le chef de l’Etat a été on ne peut plus clair dans son message : « Dans une démocratie de bon aloi, il (SBM) est le président de la majorité. L’ombre d’une feuille de papier ne nous sépare, c’est mon choix. Le Premier ministre Boubèye fait correctement son travail. Il est jeune par rapport à moi. C’est un homme politique qui a relevé des défis, notamment l’organisation de l’élection présidentielle ».

Des leaders religieux fortement divisés

Depuis la tenue du meeting, les leaders religieux du HCI sont divisés sur la demande de démission du chef du gouvernement. Pour bon nombre de religieux, elle devrait être demandée par une autre couche politique de la société car, selon eux, cette demande est purement politique.

Soufi Bilaly

Pour des guides comme Soufi Bilaly, Chouala Bayaya Haïdara ou encore l’imam de Banankabougou, Aly Souleymane Ombotimbé, les leaders influents de la religion musulmane doivent rester dans le cadre de l’islam. « Notre rôle doit être un bon relayeur du messager du Créateur suprême, Allah », rappelle l’un des imams.

En plus, selon Aly Souleymane Ombotimbé, un leader religieux ne peut pas être un président de la République : le chef de l’Etat est politique, tout comme son gouvernement. « Nous devons rester dans le cadre de l’islam. C’est ça notre rôle ; être un bon relayeur du messager de Dieu. La décision de la démission du PM appartient uniquement à IBK, selon la Constitution du pays. Donc entre les hommes politiques et les leaders religieux, il faut que chacun évolue dans son domaine. Dans notre religion, on ne doit pas violer la personnalité de quelqu’un. Ils ont humilié Boubèye. Or, l’être humain est sacré dans le Saint Coran. Qu’on soit chrétien, musulman, responsable ou irresponsable, tout le monde est sacré par le Tout-Puissant. Nous devons respecter les dirigeants du pays. En toute chose, la manière compte beaucoup. C’est ce qui nous manque au Mali », tranche l’imam de Banankabougou.

Que dit l’islam de la politique ?

Imam Ali S. Ombotimbé

« La politique est un moyen pour promouvoir la paix et la quiétude entre les citoyens, y compris les hauts gradés du pays et les leaders religieux influents au sein de la société. Aussi, c’est un moyen d’établir les liens, de prôner le message de Dieu, le message d’amour, de pardon et de paix. C’est ce que l’islam réclame de la politique et aux hommes politiques. Mais, dans le contexte malien, nous assistons à autre chose. La politique doit marcher sur deux choses fondamentales, notamment la législation islamique ou la législation moderne. Si, c’est islamique, elle doit être un moyen de réunir les fils d’un même pays et dans l’intérêt de tous. Elle ne doit pas être l’ennemie de la vie ou être un moyen pour détruire les plus petits ou encore pour lutter exclusivement contre les adversaires du régime. J’ai participé au meeting du Haut conseil islamique du Mali. J’ai beaucoup de respect pour l’imam Dicko, mais, en toute vérité, ce que certains religieux ont réclamé au président de la République n’est pas dans notre religion. Donc, je ne le partage pas. Ce n’est pas mon avis et ça ne sera jamais mon point de vue. Je ne suis pas non plus du côté de Soumeylou Boubèye Maïga. Je suis pour la religion musulmane », explique l’imam Ombotimbé.

Une présence accrue du religieux dans l’arène politique

Le sociologue et enseignant-chercheur à l’Université des lettres et des sciences humaines de Bamako (ULSHB), Dr. Aly Tounkara, analyse les liens entre les hommes politiques et les leaders influents. Selon lui, depuis le Code de la famille, soit de 2009 à nos jours, s’il y a quelque chose d’observable au Mali, c’est la présence accrue des religieux dans l’arène politique.


Dr Aly Tounkara, enseignant chercheur

« L’écrasante majorité des Maliens ne font plus confiance aux hommes politiques. Cette crise de confiance va les pousser à chercher le refus. Du coup, beaucoup ont trouvé la religion notamment musulmane comme un gage de protection, pour se soustraire des souffrances. Pour ce faire, les leaders religieux se sont accaparés du vide laissé par les politiques. Ce sont les hommes politiques en premier qui ont démarché les leaders religieux à des fins électoralistes. Ils (hommes politiques) ont pour métier de chercher à apporter des solutions aux souffrances sociales, aux demandes sociétales qui sont principalement l’accès à un emploi décent, l’accès aux infrastructures socio-éducatives et aux infrastructures de santé. Si, les politiques n’arrivent pas à combler toutes ces insuffisances, naturellement, les religieux se sont accaparés du champ politique depuis 2009. Quand on prend la religion musulmane dans son authenticité, l’islam invite au travail sinon au travail bien fait. Si vous regardez aujourd’hui, les leaders religieux dans le contexte malien notamment les plus influents, on aura du mal à identifier ce qu’ils font concrètement comme travail. Or, quand on prend le prophète de l’islam et tous ses compagnons, ils avaient une occupation officielle, soit c’était des commerçants soit ils occupaient des activités connues par leur environnement. Pour le cas précis du Mali, il y a un problème. Les leaders connus n’ont pas d’occupation officielle. Pourtant, ils ont des villas somptueuses, des véhicules très luxueux. Ceci poserait même la question de l’éthique religieuse », analyse Dr. Tounkara.

Témoignages politiques


Aboubacar Sidick Fomba,
président-fondateur du parti ADEPM

Pour l’Alliance démocratique du peuple malien (ADEPM, majorité), les acteurs de la démocratie ont commis une grosse erreur en ne tenant pas compte des valeurs sociétales du Mali. Selon son président-fondateur, Aboubacar Sidick Fomba, les partis politiques par manque de vision se sont servis aux musulmans pour atteindre le sommet de l’Etat.

Aussi, explique-t-il, ces religieux bénéficiaient d’avantages qui ne sont pas à négliger. « C’est en 2012 avec la crise politico-sécuritaire que le Mali a connue et la déroute de l’armée nationale que les religieux ont pris la situation en main. Ils ont libéré les détenus politiques des mains d’Amadou Haya Sanogo, l’ex-putschiste. Du coup, ils sont devenus incontournables dans la gestion du pays. Le soutien à ciel ouvert des religieux au candidat IBK a  été le fer de lance de l’implication des religieux dans l’arène politique au Mali », ajoute le président du parti ADEPM.

Du côté de l’opposition malienne, l’ex-directeur de campagne de Soumaïla Cissé, Tiébilé Dramé, président du Parena, a profité lors d’une conférence de son parti à la Maison de la presse du Mali pour lancer des piques à Soumeylou Boubèye Maïga. M. Dramé est revenu sur les propos du Premier ministre disant que « Mahmoud Dicko et le Chérif de Nioro ont voté et fait voter contre nous ».

Tiébilé Dramé répond : « Oui, ils (l’imam Dicko et le Chérif de Nioro) étaient avec nous depuis longtemps pour le changement et pour l’alternance. On a travaillé ensemble et on a été  gazés plusieurs fois. C’est clair. Ils sont avec nous, l’opposition malienne. C’est des piliers du Mali. Ils doivent être entendus. Notre différence est que nous ne reconnaissons pas le président de la République et son Premier ministre, mais eux les reconnaissent », déclare-t-il.

Hamissa Konaté

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