La situation sécuritaire au Mali et dans l’ensemble de la région du Sahel se détériore à un rythme préoccupant. Malgré les gigantesques moyens mis en place, les attaques se multiplient. Dr Aly Tounkara, fondateur du Centre des Etudes Sécuritaires et Stratégiques au Sahel décortique la situation.

Mali-Tribune : Que-ce qui fait que les attaques continuent ?

Dr. Aly Tounkara : La récurrence des attaques peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Il y a d’abord la question de l’inadéquation sécuritaire. Au-delà de la timidité, elle ne tient pas compte de la dynamique conflictuelle. J’entends par dynamique conflictuelle ce clivage entre communautés et cette tension liée aux comportements peu orthodoxes de certains agents de l’Etat notamment les forces de l’ordre et l’administration judicaire.

Malheureusement, les causes profondes ne sont pas prises en compte par l’Etat central du Mali ce qui fait que les quelques tentatives de réponses apportées ont du mal à donner satisfaction aux populations notamment celles en proie à l’insécurité.

S’agissant des forces étrangères, elles succombent aux mêmes pièges que l’armée malienne du fait qu’elles ne tiennent pas tenir compte des logiques du terroir.

Mali-Tribune : La force Barkhane est passée de 4 500 à 5 100 hommes. Pourquoi une telle augmentation spectaculaire ?

Dr. A. T. : Les réponses qui sontapportées par Paris et Berlin ne sont pas forcément la demande exprimée par les populations concernées. Nulle part, les armées africaines qu’elles soient malienne, burkinabé, mauritanienne ou tchadienne n’ont demandé un effectif supplémentaire. Les armées ont plutôt demandé qu’elles soient dotées des avions de combat, sérieusement accompagnées en termes de renseignement et de partage d’informations, mais malheureusement la France apporte des réponses qui ne sont pas du tout appropriées. Ce qui fait que beaucoup laissent entendre que les différents agendas sont contradictoires, voire antinomiques.

Comment peut-on comprendre que même à l’issue du sommet de G7 M. Macron et Mme Merkel parlent d’un possible élargissement du G5 sans que les pays membres soient même au cœur de la décision ?

Comment on peut comprendre que c’est M. Macron qui définit les stratégies qui doivent être menées pour le Sahel ?, de décider de l’envoie ou non des avions de chasse ou des hommes ?

Ce sont ses difficultés entre autres qui font qu’aujourd’hui, l’Afrique notamment le Sahel peine à retrouver une paix durable. Ce qui fait que les acteurs qui viennent en aide l’ont mis en touche.

Mali-Tribune : L’opération conjointe Barkhane G5 Sahel est perçue comme une sous-traitance de la sécurité de nos forces armées. Est-ce le cas ?

Dr. A. T. : Oui il ne faut pas quand même le nier, les Etats africains sont dans une situation délétère à telle enseigne qu’aucun Etat du G5 Sahel n’est capable d’assurer sa propre sécurité.

Je pense que ce sont ces insuffisances liées à la mal gouvernance au sein de la hiérarchie militaire, qui expliquent le pourquoi aujourd’hui l’étranger a une telle domination sur les armées africaines. Donc le fait que des patrouilles conjointes soient menées entre les armées africaines et la force Barkhane française dénote en partie que nos Etats ont du mal à s’autonomiser en termes d’offre sécuritaire.

Fondamentalement, si nous regardons ces différentes missions, nous allons nous rendre compte que l’architecture est toujours définie par le France et même le contenu est donné par la France. Ce qui fait que je vois mal un commandement qui comprendrait l’armée française, soit dirigée par un Malien, Nigérien ou par un Mauritanien.

L’idéal aurait été que de telles troupes soient conduites par les Africains, mais malheureusement ce sont toujours les officiers français qui sont aux commandes. Ça montre le niveau d’estime de la France pour nous.

Mali-Tribune : La concentration des efforts militaires sur la zone dite des trois frontières vous parait-elle nécessaire ?

Dr. A. T. : C’est une nécessité. Il faut vraiment la sécuriser. Les différentes attaques proviennent en priorité de cette zone. Cependant, on ne peut arriver à des résultats concrets que si les Etats se font confiance.

Certes il y a le G5 Sahel et d’autres formes de collaboration entre les armées africaines. Mais malheureusement l’environnement ne baigne pas toujours dans la confiance réciproque.

Mali-Tribune : Pourquoi Barkhane craint le retrait des forces américaines au Sahel ?

Dr. A. T. : La menace terroriste dans le Sahel n’impacte pas directement les Etats-Unis. Je pense que ce sont les raisons qui expliqueraient le pourquoi, Donald Trump prévoit le retrait massif des militaires américains au Sahel. Il est clair que c’est une question d’intérêt aujourd’hui, il est facile de préparer des attaques à partir du Sahel et de les mener sur le sol européen donc la France a intérêt de stabiliser le Sahel.

Mali-Tribune : En début du mois d’avril, il y avait un accrochage meurtrier entre la Katiba Macina et l’Etat islamique au centre. Peut-on parler de division ?

Dr. A. T. : Non. Les différentes tensions entre les groupes radicaux violents sont corolaires à leur fonctionnement. Ce sont des groupes qui sont dans une dynamique de contrôle des axes routiers.

Si nous regardons la composition des différents groupes terroristes au Sahel et au centre du pays, elle veut s’accaparer des territoires et les garder pour longtemps. On va se forcer plutôt à maitriser les grands axes comment empêcher la circulation des agents de l’Etat, des populations ou encore comment faciliter les trafics de drogue à travers les grands axes.

Ce sont des combats qui sont livrés pour contrôler les grands axes dans le centre du pays. Mais ils peuvent ne pas s’entendre aujourd’hui et demain ce sont les mêmes acteurs qui se rallient pour attaquer les symboles de l’Etat.

Ousmane M. Traoré

(Stagiaire)

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