D’origine malienne et élue française, Mme Djénéba Kéita, maire adjointe de la ville de Montreuil (France), appelle à l’union nationale autour du président de la République, Ibrahim Boubacar Kéita. Selon Mme la maire, nous ne devons même pas parler de majorité présidentielle ou d’opposition républicaine car, dit-elle, le Mali est attaqué ailleurs.

Les Echos : Vous êtes maire adjointe de la ville de Montreuil, en France et d’origine malienne, quel est l’objet de votre présence à Bamako cette semaine ?

Mme Djénéba Kéita : L’objet de ma présence est d’abord une visite privée. Aussi, c’est une visite pour un événement sur la culture du Mandé dont je suis la marraine même de la toute première édition de la Nuit culturelle et artistique du Mandé. Donc, je suis là cette semaine pour cet événement.

Les Echos : Quelles propositions faites-vous au Dialogue inclusif en cours en vue d’une sortie de crise ?

D.K. : Le Dialogue national inclusif(DNI), est d’abord l’expression du rassemblement, de l’union sacrée des Maliens. Aujourd’hui, dans la crise du Mali, nous ne devons même pas parler de majorité ou d’opposition parce que notre pays est attaqué par le terrorisme. Nous avons un ennemi commun. Contre cet ennemi, nous devons nous unir comme un seul homme dernière le chef de l’Etat, chef suprême des Armées. Après ce combat, chacun pourra aller chercher ce qu’il veut dans la paix et la sérénité. Aujourd’hui, il est obligatoire qu’on montre le visage du Mali uni face au terrorisme.

Les Echos : Quelle est votre réaction après l’attaque meurtrière de Boulkessi et de Mondoro au Centre du Mali, il y a un mois ?

D.K. : D’abord, c’est un sentiment de révolte. Beaucoup d’efforts sont déployés, notamment la présence accrue de forces étrangères et les Forces armées maliennes (FAMa) qui se forment encore plus. Il faudrait qu’on donne du tonus à l’armée malienne parce qu’au moment où nos militaires sont en train de se former, il est nécessaire de demander leur avis au lieu de parler en leur nom. Qu’est-ce qu’ils vivent réellement ? C’est quoi leur quotidien ? Qu’est-ce qu’ils ont envie de faire ?

J’ai rencontré quelques jeunes Maliens, il y a 2 ans, en France à l’occasion du 11 novembre, commémoration de l’Armistice, ces jeunes-là n’avaient pas du tout peur. D’ailleurs, en discutant avec eux, j’ai compris que c’était une fierté pour eux d’aller défendre leur nation. Donc, il faut que le peuple malien soit uni comme un seul homme, dernière l’armée malienne. Aussi, il faut qu’on aide les FAMa à avancer et à aller régler ce problème de terrorisme, qui est très compliqué, complexe et connu mondialement.

Les Echos : Après cette attaque, des femmes de militaires ont manifesté à Bamako, est-ce inquiétant pour l’avenir ?

D.K. : Non. Je ne pense pas que ça soit inquiétant. J’ai personnellement discuté avec d’autres femmes de militaires, qui reconnaissent les efforts faits pour l’armée malienne et pour leurs époux. Des femmes sont sorties par inquiétude. Et c’est normal parce que leurs maris sont au front pour garantir la sécurité du pays. Mais effectivement, quand nous sommes militaires, quand nous nous engageons pour le pays, nous savons ce qui se trouve dans l’engagement. Donc, il faut toujours faire attention à la manipulation. Quand un militaire est tué, qu’on soit femme de militaire ou non, cela touche tout le peuple malien. Il se sent mal à laisse. Mais encore une fois, il faut toujours donner l’image de l’unité pour aider les hommes et les femmes qui sont au front à continuer à défendre notre pays.

Les Echos : La présence de Barkhane et de la Minusma est de plus en plus décriée par des Maliens. Quel est votre point de vue ?

D.K. : Il y a une incompréhension sur la présence de Barkhane et de la Minusma au Mali. Il n’y a pas que seulement Barkhane et la Minusma mais il y a d’autres forces étrangères. Il faut expliquer d’abord à la population malienne que la Minusma est une force d’interposition. Elle ne participe pas au combat. Par contre, Barkhane est au Mali pour aider les Forces armées maliennes (FAMa).

Elle a une vocation à part entière. Comment ça se passe ? Beaucoup des Maliens ne sont pas courant de ce qui se passe entre Barkhane et les FAMa, mais dans tous les dispositifs de Barkhane, les FAMa sont présentes. Elles prennent même des décisions et sont accompagnées par la force française pour assurer la sécurité des personnes et leurs biens au Centre et au Nord du Mali. Cela est aussi méconnu par la population malienne, mais dans les zones où Barkhane opère, d’importantes infrastructures de développement sont en train d’être mises en place. Et, elles devraient être connues par tous les Maliens.

En ce qui concerne nos FAMa, il y a un gros travail à faire pour leur réorganisation. Mais, déjà, nous voyons tous les efforts déployés par le président de la République, Ibrahim Boubacar Kéita. Et si je ne me trompe pas, 23 % du budget est engagé dans les questions de sécurité. Beaucoup d’améliorations sur les équipements militaires ont été réalisées et des formations sont en cours. Il faut dire tout simplement que l’armée malienne se développe encore plus pour pouvoir protéger le pays entièrement.

Les Echos : Le pays traverse l’un des moments difficiles de son histoire, quelle analyse faites-vous de la situation du Mali ?

D.K. : Effectivement, le Mali vit présentement une crise multidimensionnelle, qui est compliquée parce que les situations sont très compliquées. En plus, beaucoup de personnes et de pays sont concernés par les questions de terrorisme. Nous devons discuter avec les forces étrangères et discuter entre nous également.

Il y a d’abord les problèmes entre les Maliens eux-mêmes à régler sur la situation du pays. Notre pays n’est pas tout seul. Il doit évoluer avec les autres pays du monde. Aussi, il y a un conflit intergénérationnel entre les anciens et les jeunes qui arrivent. Et pourtant, nous avons notre manière d’être. Je trouve qu’on a oublié beaucoup de nos us et coutumes qu’on inculquait aux jeunes et qu’on a perdus aujourd’hui. Du coup, nous sommes un peu en période charnière.

Les Echos : Comment lutter contre le fléau de la corruption au Mali ?

D.K. : C’est de la base jusqu’au sommet qu’elle doit être combattue. Et il faut que les gens aient les informations. Il faut qu’on leur dise par exemple qu’ils ont le droit de refuser quand on leur demande de payer quelque chose en circulation ou dans les administrations publiques parce que les agents publics touchent leurs salaires à la fin du mois. Il ne faut pas penser que la corruption est juste en haut lieu, qu’elle est naturelle chez certaines personnes. Sinon, la lutte contre la corruption est la bienvenue ; qu’elle soit donc prise à bras-le-corps par la justice malienne. Des combats commencent à être menés, mais il faut que cela se fasse dans le respect du droit de tout le monde.

Chacun a droit à la présomption d’innocence et de pouvoir se défendre. Il ne faut pas jeter les gens en pâture parce que ça fait plaisir à tout le monde. Mais quand les faits sont avérés et que les personnes sont jugées et coupables, il ne faudrait pas faire de différence entre elles. Qu’on soit citoyen ordinaire ou haut cadre dans l’administration, la personne doit être sanctionnée conformément à la loi. Par contre, il ne faut pas que ça soit une question de justice spectacle.

Les Echos : On voit toutes sortes de propos et d’images sur les réseaux sociaux, que conseilleriez-vous aux utilisateurs de ces plateformes en période de crise ?

D.K. : Il y a un problème d’éducation aux réseaux sociaux au Mali. C’est une question qui nous est beaucoup posée en France ou ailleurs. Sur ces plateformes, on est regardé. On n’est pas tout seul. Et on ne devrait pas non plus mettre tout sur les réseaux sociaux. Les gens ont des familles et ça peut être aussi notre famille. Le Mali est un petit village. Ce qu’on ne souhaite pas pour nous-mêmes, il ne faudrait pas le souhaiter aux autres.

Donc, tout n’est pas montrable. Il faut faire beaucoup attention à ce qu’on fait sur les réseaux sociaux, notamment Facebook. Ça suppose une éducation à la citoyenneté des jeunes et des enfants qui utilisent ces plateformes. Que les start-ups maliennes, évoluant dans le domaine du numérique, s’imprègnent de l’éducation au numérique pour les jeunes et les moins jeunes pour une meilleure utilisation des réseaux sociaux au Mali.

Les Echos : Quel est votre souhait pour le Mali ?

D.K. : C’est de combattre le terrorisme. C’est l’union sacrée de tous les Maliens. Qu’on arrive à faire valoir ce qui a fait le Mali avant ; que ça soit le ‘’sinankuya’’ (cousinage à plaisanterie) ou le ‘’Dambé’’ (valeur intrinsèque). Aujourd’hui, beaucoup de jeunes Maliens entreprennent et beaucoup de la diaspora rentrent aussi. Ils veulent s’installer au Mali. Le Mali est regardé et l’Afrique est l’avenir du monde.

Je le répète : nous avons un passé très glorieux. Ce n’est pas parce que je suis une Kéita, mais la Charte du Mandé et tout ce qu’a fait Soundiata Kéita, Empereur du Mandé, est tout simplement prodigieux et exemplaire. Des grands hommes sont passés. Il faut qu’on prenne le meilleur du passé. Mon souhait le plus ardent pour le Mali est que le pays retrouve la tranquillité, la paix et qu’on puisse le développer ensemble, qu’on s’y sent tous bien et qu’on puisse y revenir tranquillement.

Entretien réalisé par Hamissa Konaté dit Amza

Les Echos du 4 novembre 2019

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